IRONIE numéro 26 - Supplément L'Art de Toucher
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> Supplément du numéro 26,
L'Art de Toucher
Page d'accueil


"C'est par le toucher seul que nous pouvons acquérir des connaissances complètes et réelles, c'est ce sens qui rectifie tous les autres sens dont les effets ne seraient que des illusions et ne produiraient que des erreurs dans notre esprit, si le toucher ne nous apprenait à juger."

Buffon, Histoire naturelle

 

Copie anonyme d'après Hans Baldung Grien
Adam et Eve
Coburg, Kunstsammlungen der Veste

Connaître, au début du monde, pour Adam et Eve, c'est d'abord appréhender le fruit de l'arbre de la connaissance par le goût. Le premier homme et la première femme continuent leur découverte avec la vue en s'apercevant immédiatement après de leur nudité, tout honteux.

Le peintre allemand Hans Baldung Grien (1584/85 - 1545) y ajoute, dans l'ensemble de son œuvre, le toucher. A son époque, dans la représentation du Péché Originel-Chute de l'humanité-Tentation d'Adam (et/ou Eve) , les deux personnages font nécessairement appel au toucher quand ils saisissent le fruit; celui-ci offre parfois l'occasion d'un contact entre eux. Il arrive qu'une métaphore connue associe le fruit au sein d'Eve que palpe Adam. Mais Baldung accommode presque systématiquement le toucher à la relation entre Adam et Eve et d'une manière plus ciblée que ses contemporains : Adam "pelote" Eve, est accolé à elle par derrière (image 2), etc...

Un dessin à la plume de 26, 3 x 13 cm (image 1), copie d'un original perdu de l'artiste dont il porte le monogramme, est encore plus surprenant puisque la main d'Adam s'emploie à toucher le sexe d'Eve, voire à le pénétrer de son majeur. Ce geste inédit, ouvertement érotique, détonne dans la représentation du Péché Originel, quasi déplacé. Le désir, la curiosité sexuelle sous-jacents que le thème métaphorise par euphémisme se déclarent ici de manière claire et sans ambiguïté, si bien que le Péché Originel dévoile le sens propre qu'il a pour fonction d'éluder. Le thème s'en trouve, en quelque sorte, détourné. Il l'est aussi par l'atténuation de son contexte spécifique. Sans le fruit que dissimule Eve derrière elle, que différencierait ce couple nu originel, appuyé à une portion de tronc -que l'on suppose être celui de l'arbre interdit- d'un autre ? Ni le luxuriant Paradis, ni le serpent ne sont évoqués. Ce dénu(d)ement de la scène focalise davantage l'attention sur l'action des personnages, sur ce geste sensuel intriguant.

La main exploratrice d'Adam part à la découverte du corps d'Eve, de son sexe. Elle amorce sa connaissance. Or, selon la Genèse, la connaissance d'Eve par Adam (au sens biblique, soit sexuelle et procréatrice) a lieu après qu'ils sont chassés du Paradis. Baldung avance dans le temps leur rencontre charnelle, l'interprétant tactile et en la plaçant dans le jardin d'Eden, simultanément à la Chute. Ce changement chronologique modifie ainsi le contenu de la scène initiale.

Cette caresse implique la main entière d'Adam; toutefois, seuls les trois derniers doigts touchent le sexe de sa compagne. L'annulaire et l'auriculaire, repliés, enfouis, sont à peine visibles. Davantage centré, le majeur semble dévolu à la jouissance d'Eve. Et, qu'il atteigne le clitoris ou le vagin, selon son enfoncement (p't'être qu'il lui fout un doigt, à cette salope !), peu importe; il travaille à la jouissance féminine. A l'époque, on le considère déjà comme symbole phallique. Par conséquent, la caresse pénétrante d'Adam fait allusion au péché de chair, sans pour autant qu'elle en soit la représentation. Au contraire, les parents de l'humanité se soucient ici de leur pur plaisir et non de procréer.

Bien qu'Adam effectue un geste à signification phallique et que son attitude dénote un désir certain pour Eve, sa virilité n'est pas mise en valeur par une érection. Dans la théologie et les esprits d'alors, l'extension du membre viril est signe de résurrection. Or la scène du Péché Originel marque la fin de l'immortalité du genre humain, sa condamnation à une mort certaine pour sa désobéissance. Baldung esquisse d'ailleurs un parallèle explicite au sein de son œuvre entre Adam et la mort (au masculin dans la langue allemande). Bon nombre de représentations montrent un squelette masculin à moitié décharné prenant à pleine main le sein d'une femme dénudée (Eve, jeune fille se coiffant, etc..), dans une pose semblable à celle d'Adam image 2. En confrontant la jeunesse et la beauté passagères à la laideur de la mort, ces œuvres servent de vanités. Elles rappellent au chrétien sa nature mortelle, ce qui nécessite un effort de mémoire du Péché Originel. Un continuel jeu renvoie donc la mort et Adam l'un à l'autre, toujours en présence d'une femme désirable, tentatrice. Vu ces connexions entre Péché Originel et mort, ainsi que la signification de l'érection, Adam ne peut pas être figuré en train de bander, malgré son évident désir.

Il prend une part inhabituellement très active au sein de la scène. Dans l'ensemble du monde chrétien avant la Réforme luthérienne et les contrées restées catholiques après, Eve est quasi tenue pour seule responsable de la chute de l'Homme, Adam étant considéré comme victime passive de sa séduction féminine. Pour les Protestants, en revanche, la culpabilité du premier homme égale celle de sa compagne. Son attitude dans l'art n'est pourtant jamais très active, même dans la figuration protestante. Entreprenante ici, elle affirme avec vigueur le désir d'Adam.

Eve n'est pas moins hardie dans son attitude et ses gestes. C'est surtout l'intensité de son regard concupiscent qui frappe. Elle fixe le spectateur, le prenant à témoin du plaisir que son compagnon lui procure. L'interpellant ainsi de son regard biaisé, provocant, elle cherche à susciter son désir, l'invite au plaisir et le positionne dans le rôle de l'Adam tenté. Ce coup d'oeil montre également sa conscience d'être regardée, voire son goût à l'être. Il fait écho à celui du spectateur, renverse le point de vue, le sens de l'observation en rendant Eve spectatrice de qui observe l'œuvre. Il instaure un jeu entre réalité et motif dessiné.

En même temps, Eve offre son corps de manière lascive à son homme. D'une main, elle l'enlace aux fesses et, derrière elle, cache le fruit de l'autre. Ses deux mains sont plastiquement reliées par une diagonale descendant qui passe par chaque sexe et la main fouineuse d'Adam. Main et sexe alternent, puis sont condensés dans le geste d'Adam, enfin celui d'Eve. Ces gestes représentent la transgression d'un interdit. Dieu avait prévenu : "Vous ne mangerez pas <du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin>, vous n'y toucherez pas, sous peine de mort." La première femme s'est saisi du fruit défendu, désobéissant à la parole divine, mais Adam n'y manque pas à son tour. Si sa main prolonge la diagonale, il atteindra le fruit que tient Eve. L'alignement du sexe féminin et du fruit leur confère une certaine équivalence, d'autant que la métaphore corps/fruit, ou sexe/fruit est courante et ne s'applique pas exclusivement aux seins. Ainsi Adam touche lui aussi le fruit prohibé en caressant le sexe de sa femme. Son infraction/effraction se manifeste plus crûment. La chute de la diagonale reflète celle des protagonistes. Eve y joue un rôle plus important qu'il n'y paraissait d'abord, non seulement séductrice, mais également fruit désirable défendu.

La superposition énigmatique de ses pieds renforce cet aspect tentateur. Elle peut évoquer l'issue du Péché Originel. Outre la mort, en punition, Dieu décide dans la Genèse que le lignage de la femme écrasera la tête du serpent et qu'en retour, celui-ci atteindra les humains au talon. La position des pieds d'Eve semble se référer à ce passage : celui du dessus incarne le genre humain et, le pied écrasé, le serpent. Par l'intermédiaire de ce pied, Eve devient une expression du serpent tentateur. Elle condense finalement tous les objets de désir et les actifs sujets de séduction de la scène : fruit, serpent, ainsi que pécheresse tentatrice de l'homme et du spectateur.

Baldung déroge à l'habitude en démultipliant le pouvoir séducteur d'Eve et accentuant le désir d'Adam. Il en fait des pécheurs de plein gré très coupables qui, contrairement aux protagonistes dépeints dans la Bible, jouissent de leur nudité, sans honte ni culpabilité. Même si les partisans de la Réforme font partager à Adam et Eve la faute et le fait de l'assumer, et qu'on a de fortes raisons de penser que Hans Baldung en était, il dépasse dans cette œuvre la perspective eschatologique. Il utilise le thème religieux pour s'en amuser en donnant à voir un couple occupé à la pure recherche du plaisir. La découverte du bien et du mal passe clairement par celle du corps et le toucher. "Au commencement était le sexe".

Delphine Lesbros

 

Hans Baldung Grien : Adam et Eve
gravure sur bois, 1511


Retour en tete de page