IRONIE numéro 48 - Supplément "GNURP", nouvelle inédite (épisode 1)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> Supplément du numéro 48,
"GNURP", nouvelle inédite (premier épisode).


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IRONIE numéro 48, Décembre 1999


GNURP

Ingénieur de la Cogita, société d'armement et monopole d'Etat, Antoine Garouin venait de mettre au point une bombe d'un genre tout à fait nouveau. Il s'agissait d'un explosif qui déréglait l'audition de tous ceux qui en auraient entendu la détonation. Les dégâts étaient irréversibles et il n'existait pas de parade pour s'en protéger : casques, cire et abris étaient inefficaces. Par dérèglement de l'audition, il fallait entendre perturbation de l'oreille interne, c'est-à-dire perte de l'équilibre : ceux qui en subiraient le préjudice ne pourraient plus jamais rester debout.

Le dépôt du brevet avait suscité de vives polémiques. Partout dans le monde, on avait parlé de sauvagerie, de bestialité et de procédés hautement ignominieux. Emile Leroux était allé jusqu'à déclarer : "Un homme qui ne peut plus se tenir droit est amené à se courber".

L'Organisation des Pays Solidaires avait catégoriquement condamné cette monstrueuse invention. Néanmoins, une première série d'essais avait été menée sur une population de babouins, dans une réserve militaire du Nord de l'Auvergne. Les résultats s'étaient avérés concluants, en dépit de quelques réglages dont on ne possédait pas encore la maîtrise. Mais il y avait eu des fuites : le quotidien Incarcération avait fait paraître quelques clichés montrant un petit nombre de babouins affalés dans des positions obscènes, et tentant désespérément de se traîner aux prix d'inimaginables efforts. L'opinion publique s'indigna. Les officiels crièrent à la mascarade. "On a voulu faire un gros tirage", avait expliqué le député Riboux. En tous les cas, la bombe Garouin faisait très peur.

En coulisse, la course à l'acquisition de cette arme redoutable était déjà engagée. Américains, Japonais, pays alignés et pays membres, alliance passées et partenariats à venir, tous étaient de la partie. Il n'était pas seulement question de découvrir ou de copier, mais surtout d'empêcher. Chacun craignait que l'autre fasse l'acquisition de la bombe. En l'espace de quelques semaines, le Cantal s'était rempli de chinois, de russes et de touristes de toutes sortes. Paris, énormément sollicité, se défendait de toutes tractations avec qui que ce soit.

Le pays tout entier était empêtré dans une querelle intestine qui durait depuis déjà plusieurs semaines. La bombe Garouin avait divisé la France en deux. Partisans et détracteurs s'opposaient dans une lutte farouche. "Pour une fois qu'on est à l'avant-garde", avait annoncé Riboux. Ce à quoi le sénateur Lanlaire avait répondu : "l'avant-garde des conneries, c'est toujours la traîne". Les uns parlaient de dissuasion, les autres de déceptions. Pro et anti-Garouin ne décoléraient pas. Grèves et manifestations se succédaient à un rythme tel que la moitié du pays était plongée dans le chaos. Et puis le débat s'était étendu à d'autres sujets : sécurité sociale, école libre, réforme de la Constitution, hausse du tabac, protection de la fonction publique, prix de l'essence, nationalisations, décentralisation, la droite, la gauche, le centre, les extrêmes, et encore bien d'autres choses. On se disputait pour tout et pour rien, c'était une cacophonie sans nom.

Rotu, le Premier Ministre, avait voulu engagé la responsabilité du gouvernement. On l'en avait dissuadé : "trop risqué". Lanlaire voulait rendre son tablier, mais il refusait de démissionner "par devoir", disait-il. Il avait même été question d'un référendum, mais Barju ne s'était pas prononcé : "Le Président ne prend pas ses responsabilités" avait assené Riboux qui en avait assez. Grauglère, Ministre des Sports et de l'Education, avait fini par dire "merde", un mot très largement repris par l'ensemble de la population qui attendait depuis longtemps une parole consensuelle.

On en était là en ce début d'après-midi de février, date à laquelle le Président avait convoqué les deux Chambres. Ministres, sénateurs, députés, porte-parole, délégués, journalistes : l'hémicycle était rempli. Une sorte de tohu-bohu générale, une effervescence de ruche, animait l'amphithéâtre. Chacun commentait, spéculait. Ménard, membre de l'Académie, expliquait à qui voulait l'entendre que le Président allait dévaluer la monnaie. Andrieux, lui, jurait qu'il s'agirait d'un remaniement : "Les affaires de ces derniers mois ont considérablement entamé la crédibilité du gouvernement, il faut élaguer, assainir". Sur les bancs des communistes, on discutait de l'affaire Garouin. Selon eux, Barju voulait calmer les esprits en annonçant l'abandon du projet. De son côté, Lanlaire faisait des déclarations fracassantes : "Le Président est vieux, il veut passer la main. Il ne lit plus les journaux, il ne signe pas les ordonnances, il n'assiste même plus au Conseil des Ministres : il est épuisé, il va démissionner !". Quelques uns pariaient de l'argent, tandis que d'autres commençaient à en venir aux mains, dans l'enceinte surchauffée.

Le Président fit son apparition. Il y eut une brève exclamation, une sorte d'ovation houleuse, puis le calme se fit aussitôt. L'instant était solennel. Barju avait pris place à la tribune. Un huissier était en train d'ajuster le microphone à la bonne hauteur. Quelques photographes s'étaient placés du plus près qu'ils pouvaient. Un bouquet de magnétophones bariolés des sigles des principales radios et chaînes de télévision nationales était placé à quelques centimètres de l'orateur. Tous les yeux, toutes les oreilles, tout ce qui avait âme dans cet hémicycle était dirigé vers le Président :

Le président avait dit cela d'une voix calme, dégagée, dépassionnée. Sa face marquait une certaine distance, du recul, de la sérénité. Il rassembla les quelques documents qu'il avait disposés sur le pupitre, descendit les quatre marches de la tribune, et disparut par une porte latérale.

L'auditoire restait de marbre. Personne n'osait interrompre le silence glacial. Des regards de stupéfaction allaient de l'un à l'autre. Andrieux dodelinait de la tête, tandis que Ménard, incrédule, fronçait ses deux larges sourcils. La droite dure surveillait le camp des communistes avec consternation. Le centre interrogeait des yeux les bancs de l'extrême gauche. Les écologistes observait le groupe des socialistes d'un air ahuri. Quelques regards obliques commencèrent à se diriger vers Albert Rotu. Puis, les sollicitations se firent de plus en plus nombreuses et insistantes. Enfin, quelques uns se mirent à tousser en direction du Premier Ministre. L'orchestre tout entier attendait que soit donné le "la" pour entamer la partition. Rotu se leva. Sa figure, naturellement rouge, était écarlate. Les extravagances du Président, il les connaissait bien : il ne les supportait plus. Sa mine se renfrogna, il prit une attitude grave et recueillie. D'un timbre de voix ferme et en martelant chaque syllabe, il lâcha son verdict :

Devant la perplexité de l'auditoire, sa face se congestionna tout à fait :

Tout ajout serait accessoire. Supplément à pareil truisme : ce ne serait que vanité. Rien ne doit plus venir encombrer ou surcharger cetinimaginable raccourci ! L'essentiel, le strict minimum, la concision, la précision. Le chaînon manquant, la clef de voûte, l'aboutissement ! Pareille révélation, c'est tout simplement inouï. Que dire d'autre ? Je ne peux que répéter cet incontestable axiome : gnurp !

Il marqua une pause pour reprendre son haleine. "Gnurp", répéta-t-il une dernière fois, d'un ton convaincant et enthousiaste. Il se rassit et fit une moue épouvantable, comme les enfants qu'on force à avaler un plat qu'ils détestent. D'un seul coup, un déferlement de voix, une avalanche d'onomatopées, d'interjections et d'exclamations de toutes sortes retentirent dans le Parlement.

"Gnurp, gnurp", bégayait machinalement Ménard, incapable de dire quoi que ce soit d'autre. Andrieux, qui continuait à remuer la tête, avait le regard absent. Il se décida finalement à cesser son balancement et articula à son tour la terrible sentence. Quelques uns avaient entamé une polémique à propos d'un mot inintelligible que le Président avait prononcé lors d'un précédent discours, et qui aurait pu déjà être le fameux "gnurp". Les uns soutenaient fermement l'avoir très distinctement entendu dire le mot. Les autres prétendaient que le terme n'aurait eu aucun sens dans la phrase du discours dont il était question. Dans le couloir central, un député était en train de faire des déclarations aux journalistes à propos des conséquences immédiates et à long terme d'un pareil bouleversement. Un peu plus bas, Riboux avait entamé un discours d'intérêt général :

"Gnurp !", lança-t-il pour couper court à toute polémique. Puis il s'éloigna d'un pas décidé, faisant comprendre à tous que de hautes affaires l'appelaient. On discuta encore beaucoup. Chacun exprimait son point de vue avec ferveur. Grauglère avait déjà élaboré toute une théorie qui, selon lui, allait dans le sens historique. Andrieux avait fait un malaise. On était allé lui porter secours, puis il s'était mis à vomir. Petit à petit, l'amphithéâtre se vida. Dans la soirée, quelques scènes de liesse collective eurent lieu un peu partout dans la Capitale. Des concerts au profit du gnurp furent organisés spontanément sur les principales places publiques. On avait fêté le gnurp jusque tard dans la nuit.

 

(A suivre ...)


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