IRONIE numéro 66 - Supplément (Juillet-Août 2001)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> Supplément du numéro 66,
deux nouvelles inédites d'Hervé Rouxel
(à lire en parallèle)

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IRONIE numéro 66, Juillet-Août 2001

IRONIE a cinq ans et apprend à lire.



« 100% des gagnants ont tenté leur chance ! »
La Française des Jeux

   Oh, Raymond, mets la deuze, bon Dieu, c'est l'heure du Loto ! Allez, dépêche, ça doit déjà être commencé... Eh ben quoi, mon vieux ? Bouge ton doigt, zappe, merde ! Y'a des fois où je me demande si je suis bien le cerveau de ton corps, mon gros Raymond, je préférerais bien être la gamberge d'un autre, de temps en temps... Tiens ! Tu vois, c'est commencé... Allez, vite, récite-moi ton tiercé ! Le 49 c'est ton année de naissance, le 2 comme 2 rue des Eglantiers, le 11 parce que onzième étage, le 20 ça se boit tout seul, 33 comme le Christ, et 13, parce que c'est la chance, ça le 13, c'est la chance, pas vrai ? Quarante neuf ! Ben tu vois, t'en as déjà un... Et le onze, et le onze ! ça t'en fais deux, Raymond, deux sur deux, c'est pas beau, ça, un sans faute ? Merde ! Le neuf... Coup dur, mon vieux, coup dur... Et le douze ! Putain, c'est con, t'avais le treize... trente sept... C'est pas vrai, ça, la poisse ! Et le quarante ! Eh ben, ça t'en fais même pas trois... Allez, éteins-moi ça, parce que ça me dégoûte... Qu'est-ce qu'il y a ? T'attends le complémentaire, ça te sert à quoi, tête de con ?
   Putain ! Qu'est ce que c'était que ça ? T'as entendu ? T'as entendu, ça venait d'en haut... Y'a un mec qu'a gueulé comme un dingue, merde, c'est pas vrai de gueuler comme ça, ça se croit où ? Chut, ferme ta gueule ! Ecoute... Non mais je rêve ou quoi, c'est le voisin du dessus, dis donc ! C'est cette putain de pédale du quatrième qui fait sa folle ! Merde, c'est pas possible : il danse ! Un mec qu'on n'entend jamais péter plus fort que son cul, et le voilà en train de défoncer les lattes du parquet... Mais il va se calmer cet enculé, oui, ou bien ça va chier ! Ah ça y est, ça s'arrête... Petite salope ! Ça vous dit à peine bonjour dans l'ascenseur, et ça emmerde le monde pour... Pourquoi d'ailleurs, je vous le demande ! Hein, Raymond, qu'est-ce qui lui a pris à ce mec-là ? Il pète les plombs, tout d'un coup comme ça, sans explication, sans prévenir personne, un samedi soir, à l'heure du loto, le voilà qui pique sa crise...
   Putain de Dieu... Assieds-toi Raymond, c'est trop gros ce que je viens de comprendre, c'est trop gros, je te dis... Tais-toi ! Ferme ta gueule ! Réfléchis... Chut, réfléchis... Répète après moi : « Ce mec a hurlé, quand j'ai éteins la télé, c'est-à-dire au moment où le complémentaire allait sortir... » Ferme ta gueule, répète ce que je viens de te dire ! Répète-le ! C'est ça... Voilà... T'as pigé, maintenant ? T'as pas compris. T'as pas compris ? Mais putain de débile mental ! C'est gros comme le tarin au milieu de ta fiole... Cette petite fiente a gagné, connard ! Cet enfant de pute est millionnaire ! Millionnaire, Raymond ! Plein de zéros dans le cul, avec un putain de " un " devant ! Tu piges ? Pendant que tu déchirais ta saloperie de billet, lui il était en train d'embrasser le sien plus tendrement que le cul d'une vierge, parce qu'il a gagné... Il a gagné !
   Bouge pas ! Assieds-toi tout de suite ! C'est moi qui commande ! Ecoute Raymond, chut, calme-toi... Ecoute... Il n'y a pas un instant à perdre, mais il faut rester calme, très calme... Ecoute bien ce que je vais te dire... Ce connard est encore sous l'effet du choc, il sait plus où il en est. C'est maintenant qu'il faut le cueillir ! Dans quelques minutes, il va reprendre ses esprits et la première chose qu'il va faire, c'est d'appeler sa mère pour lui cracher le morceau... Et après ce sera foutu ! Pas vrai ? Ta gueule ! Concentre-toi... Ça fait combien d'années que tu joues, Raymond ? Trente ans, je compte juste ? Oui, trente ans que tu cotises deux fois par semaine, pour la grande tirelire, et aujourd'hui on te dit ? On te dit que c'est cette espèce de demi-mondain, cet enculé du quatrième qui va aller se la péter au soleil avec ton pognon ? Avec ton pognon ! Ce mec que t'as jamais croisé au tabac, qui valide sa grille en juif, et qui, comme ça, te dit merde ? Non, Raymond. Non. Aujourd'hui, c'est toi qui a gagné... D'une manière indirecte, c'est vrai, un ricochet, j'admets, et après ? Ecoute... Ce type est célibataire, il n'a plus que sa mère... Avant qu'on découvre son corps, tu auras dix fois le temps nécessaire d'encaisser l'oseille et de foutre le camp, pas vrai ? Vrai ou pas vrai ?
   C'est ça, lève-toi... Calmement... Il faut faire vite, mais il ne faut pas agir précipitamment ! Le couteau, oui, voilà, range-le dans ta poche... Qu'est-ce qu'il te manque ? Oui, oui, tes clefs, évidemment, il faut prendre tes clefs... Voilà, boutonne ta chemise, que tu n'aies pas l'air d'un voyou, c'est très bien... Respire, respire lentement, je te dis ! Allez, tu es prêt ? On y va... Tu ouvres la porte, tu la refermes, pas besoin de fermer à clef, réfléchis, tu ne vas au bout du monde que je sache... Non, pas l'ascenseur, couillon, l'escalier, il n'y a qu'un étage ! Détends-toi, détends-toi, je te sens nerveux comme une puce... Voilà, allez, respire, tu es décontracté, c'est ça, c'est parfait... On y est ? Tu sonnes ou tu veux que je le fasse à ta place, hein ? Très bien... Alors ? Tu réponds, il te demande qui c'est... Tu réponds : " c'est le voisin du troisième... " Ali Baba ! Regarde comme c'est beau, Raymond, ce connard vient d'ouvrir sa lourde... pour la dernière fois !
   Allez, avance, avance, ne reste pas planté sur son paillasson... Oui, oui, très bien, baratine-le avec une fuite d'eau, excellente initiative, je n'aurais pas fait mieux... Ça y est : tu es chez lui ! Il referme la porte cet idiot, on n'en demandait pas tant, hein Raymond ? Tu doutes encore ? Regarde comme il a l'air hilare, ce petit pédé, il sait plus quoi foutre de son sourire d'andouille, tellement qu'il peut pas y croire, il peut pas croire qu'il est millionnaire, le chéri... Mais toi, tu y crois, Raymond ! Tiens, demande-lui pourquoi il a l'air si gai, lui qui d'ordinaire est toujours si triste, demande-lui donc ? Ah ! Tu l'entends ? " La chance ! " qu'il te dit... Cet espèce de faux derche n'a même pas le courage de te dire la vérité ! " Il est encore trop tôt... " Tu entends ça, il est trop tôt... Oui, mais quand il aura touché le magot, il sera trop tard ! Raymond, qu'est ce que tu fais ? Je suis en train de t'expliquer et toi tu es ailleurs... Tu... Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu cherches le billet ? Dis, tu espères quand même pas qu'il l'a laissé en évidence, hein ? On s'en fout du billet ! On le cherchera plus tard... Peut-être qu'il l'a fourré dans son cul, ça n'a aucune importance, quand tu l'auras saigné, tu auras tout ton temps pour le trouver ! Méthodique, Raymond, méthodique, tu dois d'abord le tuer !
   Vas-y, embrouille-le, avec le conduit des chiottes, c'est ça les toilettes, emmène-le pisser, il va pisser rouge, pas vrai ? Regarde, il se baisse pour vérifier, il dit que ça fuit pas, que c'est " plus sec qu'au fond d'un océan, " non mais tu l'entends Raymond, il se fout de ta gueule ! Non content d'être plein aux as, cet enfoiré est en train de se payer ta tête... Tu lui dis que c'est derrière le vase à étron ? Excellent ! Il s'accroupit, ma salope, regarde comme son dos est facile à atteindre, maintenant Raymond ! Oui, sort ton couteau, ne tremble pas bon Dieu ! " Y'a pas d'eau, " qu'il dit, mais il va y avoir du sang, hein Raymond ? Tu flanches ou quoi ? Maintenant ! Mais frappe, bon Dieu, frappe avant qu'il se retourne... Mais enfin, qu'est-ce que tu fous ? Des millions Raymond, des millions rien que pour toi ! Oui, bravo ! Pique-le encore une fois... C'est ça ! Oui ! Oui ! Oui... Oui, Raymond, on est riche ! On est riche ! On est riche...

Hervé Rouxel



« Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. »
Stéphane Mallarmé

Un coup de dés jamais n'abolira le hasard

   Elle a dit oui. C'est inespéré. A mon âge... Il n'y a pas d'âge pour se marier, l'amour c'est de 7 à 77 ans, tout simplement... Elle m'aime ! C'est incroyable... Nous allons nous " marier ! " Voilà un mot qu'il y a encore quelques minutes, je ne pouvais prononcer autrement qu'avec le plus authentique mépris et voilà qu'à présent... Mon Dieu, comme je suis heureux, aussi loin que je puisse remonter, je ne souviens pas l'avoir été comme à cet instant ! Que puis-je faire d'autant de bonheur ? C'est insupportable d'être heureux, on ne se sent jamais encombré comme avec ce boulet au pied... Eh bien, puisque je devrais supporter un anneau au doigt, ne serais-je pas capable d'endurer une chaîne au pied ? Adieu, liberté, adieu... Cette fois, c'en est fait, Néron est amoureux !
   Décidément, faut-il en juger du pouvoir de l'amour, pour qu'à ce point je ne puisse plus tenir plus en place ! C'est idiot, j'ai besoin d'un exercice physique... Je ne vais tout de même pas aller courir autour du stade pour fêter mon mariage ! Après tout, je trouverais cela idéalement décalé, c'est exactement le genre de geste qui conviendrait... Non, c'est tout à fait exclu, un homme comme moi ne doit pas courir, ce serait stupide... Et pourtant je... Je ressens l'impérieuse nécessité de m'affranchir d'une espèce de prouesse physique, une sorte de gesticulation brutale, quelque chose d'inhabituel... Je vais crier ! Mais oui, rien ne convient mieux, c'est parfaitement déplacé de se mettre à hurler pour manifester sa joie... Non, c'est ridicule... Si quelqu'un entendait, que dirait-on ? Après tout, ça n'a aucune importance... Tant pis, je crie ! ça y est, j'ai crié... Encore une fois... Voilà, j'ai crié deux fois... Eh bien, quel tohu-bohu, je ne m'imaginais pas capable d'un tel vacarme ! Et ce n'est pas fini, je peux faire mieux que ça... Je... Je vais danser ! Je vais danser comme un diable, un démon, un enragé ! Je vais sauter et bondir ! Oui, c'est ça, voilà... Oh, Jésus, je suis à bout de forces... Quelle débauche d'énergie, je ne suis pas habitué... Il faut avoir vingt ans pour se livrer à ces pitreries !
   Je vais me servir un verre de Bourgogne... C'est par là qu'il fallait commencer, quelle idée saugrenue de se mettre à faire le fou... Eh bien, qu'est-ce que ça peut faire ? Oscar Wilde avait trouvé un aphorisme pour cela, il disait : « Les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais... » Hum, une merveille ce Chassagne, quel est le sot qui, l'autre jour, l'avait trouvé « un peu jeune ? » N'était-ce pas plutôt lui qui manquait de maturité ? Où ai-je posé mon téléphone ? Le cellulaire est par définition un instrument qui n'est pas relié à un fil d'Ariane, ce qui pose quantité de soucis pour les individus qui, comme moi, ont la manie de... Ah le voilà ! N'est-ce pas un peu tôt pour prévenir ma mère ? Ce serait d'une maladresse terrible, une faute de timing impardonnable... De quoi aurais-je l'air, moins de cinq minutes après avoir appris la nouvelle, me précipiter pour annoncer que... Demain, pas avant demain !
Et dire que tout ça s'est joué sur un coup de dé ! C'est inimaginable, il aura fallu que Jean-Charles soit indisponible ce jour-là, et que le maître d'hôtel fasse une erreur pour que, au cours d'un repas comprenant plus de cinq cents convives, à une table à laquelle ni elle ni moi ne devions être placés, nous nous retrouvions, finalement, par le seul fait du hasard, l'un en face de l'autre... Hasard... C'est un mot dont le sens est insaisissable, il faudrait plutôt parler de coïncidence, concours de circonstances, un imprévu, une occasion... « C'est l'occasion qui fait le larron ! » Ah, ah, la sagesse populaire est quelquefois pleine de bon sens... « Un peu jeune... » N'était-ce pas justement lui qui avait émis cet avis désastreux ? Ce Jean-Charles est un sombre œnophile, mais c'est un absent tout à fait brillant ! Tiens, on a sonné...
   Je n'attends personne, qui peut bien sonner à cette heure ? Sûrement une erreur... « Qui est-ce ? » Grand Dieu, quelle horreur ! C'est ce traîne-savates du troisième... Qu'est-ce qu'il me veut ? J'ai du faire trop de bruit tout à l'heure, il vient se plaindre, c'est l'évidence, ces gens là occupent l'essentiel de leur temps à se plaindre... « C'est pourquoi ? » Une fuite d'eau ? Ah ! ça c'est la meilleure... Cet imbécile est exactement du genre à aller sonner chez tout le monde avant de s'apercevoir que c'est chez lui qu'il y a une fuite... Mais qu'est ce qu'il fait ? Il s'invite... Indélicat personnage... Il rentre chez les autres comme dans un moulin, ni fortune, ni éducation, mais ça ne l'empêche pas d'habiter le XVIème ! Son propriétaire est une vieille bique qui a des idées de « mixité sociale », quelle stupidité ! Il lui loue ça pour une poignée de billets, ses enfants en sont malades... Quel supplice de devoir supporter ce malotru qui écrase ses cigarettes dans la cage d'escalier et qui, après ça, vous sert la main comme si on avait élevé les cochons ensemble ! Quoi ? Je suis gai ? Qu'est-ce que ça peut lui faire ! Pourquoi ? Non mais de quoi je me mêle ? « La chance, cher ami... » La chance de vous avoir en face de moi ! Ça c'est incroyable, mais quel sans-gêne ! Et il continue, le bougre, il veut tout savoir ! « Il est encore trop tôt, très cher... » Quand votre propriétaire cédera la place à ses héritiers, ce sera le moment idéal... On vous dira tout ce qu'il y a à savoir ! Par lettre recommandée...
   Quel effronté ! Il regarde partout... On dirait qu'il cherche quelque chose à voler ! Cet imbécile m'a gâché la soirée... Les toilettes, à présent... Quelle plaie ! Le plus sûr moyen de s'en débarrasser est encore de se plier à ses moindres volontés, il ne s'en ira pas avant d'avoir tout inspecté ! Qu'à cela ne tienne, soyons bon prince, après tout c'est un jour béni ! « Voyez vous-même, c'est aussi sec qu'au fond d'un océan... » Pauvre garçon, il n'a rien compris, je l'imagine à l'âge de dix ans, se faisant bombarder de cailloux et de quolibets par ses camarades de classe, n'ayant d'autre idée pour se défendre que de rigoler à gorge déployée : un niais ! Pour un peu, il me ferait presque pitié... Pouah ! Caresser les chiens perdus, c'est encore la meilleure façon de se faire mordre... Derrière ? Quoi derrière ? Quel petit vicieux ! Il veut que je me mette à genoux pour aller inspecter la tuyauterie... Pour lui, ce doit être une sorte de revanche sociale, je suis certain que quand il sera revenu chez lui, il se masturbera en repensant aux petites misères qu'il est en train de m'infliger ! Débile mental... Qu'est ce qu'on est obligé d'endurer avec des frustrés et des demeurés pareils !
Allez ! Voilà, j'y suis à quatre pattes, si il n'y a que ça pour t'exciter... « Y'a pas d'eau ! » Tiens, en revanche, il y a une toile d'araignée, ici... Ce qui est une preuve indiscutable que la femme de ménage ne fait pas correctement son travail ! Celle-là, elle ne perd rien pour attendre, dès lundi je lui... Jésus ! Quelle foudre me traverse le corps ? Qu'est-ce que... Du sang ! Mon Dieu, je perds mon sang ! Mais... Ah ! C'est un poignard qui me transperce... Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est ce qu'il y a ? Mais on me tue ! On m'assassine ! Je meurs ! C'est lui... Il me tue ! Il me tue, le fourbe... Mais pourquoi ? Pourquoi moi ? Et justement aujourd'hui ? Un jour comme celui-ci... Un jour béni !

Hervé Rouxel


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