IRONIE numéro 113 - Mai/juin 2006

Sur l’argent

« Le besoin d’argent est donc le vrai et unique besoin suscité par l’économie politique. La quantité devient de plus en plus l’unique et puissante propriété de l’argent ; de même qu’il réduit lui-même, dans son propre mouvement, à un être quantitatif. La démesure, l’excès deviennent sa véritable mesure.

Sur le plan subjectif même, cela se manifeste d’une part en ceci que l’extension des produits et des besoins devient l’esclave inventif et rusé d’appétits inhumains, raffinés, contraires à la nature et imaginaires. La propriété privée ne sait pas transformer le besoin élémentaire en besoin humain. Son idéalisme, c’est la fantaisie, l’arbitraire et le caprice ; nul eunuque n’a flatté avec plus de bassesse son maître et n’a cherché à exciter ses facultés émoussées de jouissance pour capter une faveur avec des moyens plus infâmes que ceux qu’emploie l’eunuque industriel, le fabricant, pour subtiliser quelques pièces d’or de la poche de son voisin très chrétiennement aimé. (Tout produit est un appât avec lequel on tâche d’attirer à soi l’être d’autrui, son argent. Tout besoin réel ou virtuel est une faiblesse qui attirera la mouche dans la glu : c’est l’exploitation universelle de l’essence sociale de l’homme. De même, chacune de ses imperfections est un lien avec le ciel, côté par lequel son cœur est accessible au prêtre. Tout besoin est une occasion pour s’approcher du voisin avec l’air le plus aimable et lui dire : cher ami, je te donnerai ce qui t’est nécessaire ; mais tu connais la condition sine qua non, tu sais de quelle encre tu dois signer le pacte qui te lie à moi : je t’étrille en te procurant une jouissance.) Il se plie aux caprices les plus infâmes de l’homme, joue le rôle d’entremetteur entre lui et ses besoins, excite en lui des appétits maladifs, guette la moindre de ses faiblesses pour lui demander ensuite le salaire de ses bons offices.

Cette aliénation produit d’un côté, le raffinement des besoins et des moyens de les satisfaire, de l’autre le retour à une sauvagerie bestiale, la simplicité totale, grossière et abstraite du besoin ; ou plutôt, elle ne fait que se reproduire elle-même en tant que contradiction. Même le besoin de grand air cesse d’être un besoin pour l’ouvrier. L’homme retourne à sa caverne, mais elle est maintenant empestée par le souffle pestilentiel et méphitique de la civilisation, si bien qu’il ne l’habite plus que d’une façon précaire, comme une puissance étrangère qui peut chaque jour se dérober à lui, dont il peut chaque jour être expulsé s’il ne paie pas. La demeure de lumière, que, dans Eschyle, Prométhée désigne comme l’un des grands cadeaux grâce auxquels il a transformé les sauvages en hommes, cesse d’exister pour l’ouvrier…

La simplification du travail par la machine est utilisée pour transformer les enfants, c’est-à-dire des hommes en voie de formation, encore en développement, en ouvriers et les ouvriers en enfants laissés à l’abandon. La machine profite de la faiblesse de l’homme pour réduire l’homme faible à l’état de machine.

De quelle manière l’augmentation des besoins et des moyens de les satisfaire engendre-t-elle l’absence de besoins et de moyens ? Voici la démonstration de l’économiste (et du capitaliste : en général, nous parlons toujours des hommes d’affaires empiriques lorsque nous recourons aux économistes qui ne font que formuler scientifiquement la réalité et les aveux des capitalistes). Ayant réduit les besoins de l’ouvrier à l’entretien le plus élémentaire, le plus misérable de la vie physique ; ayant réduit l’activité de l’ouvrier au mouvement mécanique le plus abstrait, il proclame que l’homme n’a pas d’autres besoins et n’aspire à aucune activité ou jouissance : même cette vie-là, il la proclame vie et existence humaines. D’après ses calculs, la vie la plus indigente possible est la norme universelle valable pour la masse des hommes ; il fait donc de l’ouvrier un être dépourvu de sens et de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité. Le moindre luxe chez l’ouvrier lui paraît condamnable et tout ce qui dépasse le besoin le plus abstrait – fût-ce une jouissance passive ou une quelconque manifestation d’activité – lui semble un luxe. L’économie politique, science de la richesse, est donc en même temps science du renoncement, des privations, de l’épargne, et elle réussit réellement à épargner à l’homme même le besoin d’air pur ou de mouvement physique. Cette science de la merveilleuse industrie est aussi la science de l’ascétisme, et son véritable idéal est l’avare ascétique, mais producteur. Son idéal moral est l’ouvrier qui porte à la Caisse d’épargne une partie de son salaire. Dans l’intérêt de cette lubie, elle a même trouvé un art servile, le théâtre, qui l’a présentée de manière sentimentale : Malgré ses airs laïcs et voluptueux, elle est donc une science vraiment morale, la plus morale des sciences. Sa thèse principale, c’est l’abnégation, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains. Moins tu manges, bois, achètes de livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu penses, aimes, réfléchis, moins tu chantes, moins tu peins, moins tu fais de l’escrime, etc…, plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, ton capital. Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu possède, plus ta vie aliénée grandit, plus tu accumules les éléments de ton être aliéné. Tout ce que l’économiste t’enlève de vie et d’humanité, il le remplace par de l’argent et de la richesse, et tout ce que tu ne peux pas faire, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller au bal, au théâtre ; il connaît l’art, l’érudition, les curiosités historiques, le pouvoir politique ; il peut voyager, il peut t’attribuer tout cela ; il peut acheter tout cela ; il est la vraie puissance. Mais lui, qui est tout cela, il n’a d’autre désir que de se créer lui-même, de s’acheter lui-même, car tout le reste est son esclave. Si je possède le maître, je possède aussi son esclave, et je n’ai pas besoin de ce dernier. Toutes les passions et toute activité doivent donc sombrer dans la soif de la richesse. L’ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder. »

Marx – Manuscrits de 1844, III

Petit jeu : remplacer « ouvrier » par « spectateur » ou « étudiant » ou « cadre »…

Sur le travail

« Il est indispensable que l’homme ne se laisse pas asservir par le travail, qu’il ne l’idolâtre pas en prétendant y trouver le sens ultime et définitif de la vie »

Benoît XVI – Homélie du dimanche 19 mars 2006

« Avec la crise mondiale, un métier ne servait plus à rien. On était donc libre de devenir quelqu’un d’extraordinaire. »

Saul Bellow – En souvenir de moi (1995)

Sur la jeunesse

« Toutes les victimes du système qui estiment qu’il ne leur reste plus, comme être et propriété, que l’aliénation à laquelle ils se sont identifiés, détestent furieusement la jeunesse : ils l’envient d’être plus libre qu’eux (tout porte à croire que la majorité des électeurs sont également monogames) et de moins courber la tête. Cette haine de la jeunesse, qui n’est qu’une figure passagère de la haine plus motivée qui est en train de réapparaître avec le retour de la lutte de classe, atteint cependant, parce que la totalité des aspects de la vie va être cette fois explicitement mise en jeu dans la révolution, une violence inconnue au temps où une illusion de communauté nationale ou humaine était encore ressentie entre des classes en conflit. Un bourgeois contemporain de Thiers eût sans doute secouru un ouvrier sortant en flammes d’un bâtiment qui brûle. Beaucoup de colons d’Afrique du Nord, au moins jusqu’au années 50, l’eussent fait pour un Arabe. Mais la haine qu’inspire en ce moment la jeunesse est d’une qualité tout à fait exceptionnelle. Et ceci ne provient que très superficiellement de la propagande gouvernementale diffusée dans ce but par les mass média. Les résignés de l’automutilation ne détestent pas les affirmations révolutionnaires de la jeunesse parce qu’ils seraient faussement informés à leur propos par le spectacle ; mais bien plus profondément parce qu’ils sont spectateurs. A l’excellente formule qu’un groupe de jeunes révolutionnaires a énoncée depuis lors – « Nous ne sommes pas contre les vieux, mais contre ce qui les a fait vieillir » -, les résignés pourraient répondre sincèrement, s’ils l’osaient : « Nous ne sommes pas contre les jeunes mais contre ce qui les fait vivre. » On peut lire déjà, évident comme un pavé ou une charge de C.R.S., le climat de la guerre civile.

La violence a toujours existé dans la société de classes, mais l’actuelle génération révolutionnaire a seulement commencé à refaire voir, dans les entreprises et dans les rues, que la violence peut exister des deux côtés : d’où le scandale et les inquiétudes télévisées du gouvernement. Le prolétariat et la jeunesse savent maintenant qu’ils font peur. Parce qu’ils font peur, on les pourchasse.

Il y a bien cent ans que la jeunesse n’a pas été si résolue à détruire le vieux monde, et jamais dans l’histoire elle n’a été si intelligente. (La poésie qui est dans l’I.S. peut être lue maintenant par une jeune fille de quatorze ans ; sur ce point le souhait de Lautréamont est comblé). Mais finalement ce n’est pas la jeunesse, en tant qu’état passager, qui menace l’ordre social : c’est la critique révolutionnaire moderne, en actes et en théorie, dont l’expansion rapide se manifeste partout à dater d’un moment historique que nous venons de vivre. Elle commence dans la jeunesse d’un moment, mais elle ne vieillira pas. Le phénomène qui s’amplifie chaque année, n’a rien de cyclique : il est cumulatif. C’est l’histoire qui est aux portes de la société de classes, c’est sa mort. Ceux qui répriment la jeunesse se défendent en réalité contre la révolution prolétarienne et cet amalgame les condamne. La panique fondamentale des propriétaires de la société en face de la jeunesse est fondée sur un froid calcul, tout simple mais qu’on voudrait garder caché derrière l’étalage de tant d’analyses stupides et d’exhortations pompeuses : d’ici douze à quinze ans seulement, les jeunes seront adultes, les adultes seront vieux, les vieux seront morts. On conçoit aisément que les responsables de la classe au pouvoir ont absolument besoin de renverser en peu d’années, la baisse tendancielle de leur taux de contrôle sur la société. Et ils commencent à penser qu’ils ne la renverseront pas.

Guy Debord – « Sur l’incendie de Saint-Laurent-du-Pont » (1971)

Sur Voltaire

Badiou : « Leibniz ! Quelle virtuosité ! Quel agrément constant ! Quel appétit de connaissances et de jouissances ! Leibniz est aussi sympathique, que son aigre adversaire, Voltaire, l’est peu. »

Logiques des mondes (2006)

Mallarmé : « Pour vous répondre, ici entre une cigarette et l’autre, par exemple il faut exclure, avec la fumée, presque les Vers, tragédies, poëmes épiques ; mais je place au tabernacle pur des livres français et les Contes et les Lettres : celles-ci, aboutissement de la langue, en un négligé valant toute nudité.
Le concis, ou le dégagé, égale, dans tel billet, la grâce du mobilier bref de l’autre siècle ; ou les accords de Haydn.
Quant à l’œuvre, précisez-vous, il vaut un arrière-culte, je me rangerais volontiers au sens de notre temps qui y substitua l’attitude personnelle et générale de l’esprit, abstraitement : à faire plafonner, aux olympes, comme archer dévoré par la joie et l’ire du trait qu’il perd, lumineux. Jeu (avec miracle, n’est-ce pas ?) résumé, départ de flèche et vibration de corde, dans le nom idéal de – Voltaire.
Tout ceci en vue de causer. Mes compliments. »

Réponses à des enquêtes (1891)

Byron : « Ayant avancé que Bacon était souvent inexact dans ses citations historiques, j’ai cru nécessaire de donner quelques exemples au hasard à l’appui de mon assertion. Ce ne sont que des erreurs sans importance. Cependant, pour de pareilles erreurs, un écolier de quatrième serait fouetté ; et c’est pour avoir commis une demi-douzaine d’erreurs semblables que l’on a traité Voltaire d’écrivain superficiel, Voltaire, dit Warton, écrivain de recherches profondes beaucoup plus qu’on ne se l’imagine, et qui a dévoilé la littérature et les mœurs des époques encore barbares avec une admirable sagacité et une grande pénétration. Si l’on veut un second témoignage en faveur de Voltaire, on peut consulter l’excellent ouvrage de lord Holland sur la vie et les écrits de Lope de Vega, t. Ier p. 215, éd. de 1817.

Voltaire a été appelé un écrivain superficiel par ce même homme, de cette même école qui appelle l’ode de Dryden une chanson d’homme ivre ; cette école (elle s’appelle ainsi, je crois, parce qu’elle n’a pas encore complété son éducation), avec tout son bagage d’épopée et d’excursions, n’a rien produit qui vaille ces deux mots dans Zaïre : Vous pleurez !

… Il est trop vrai que l’honneur me l’ordonne,
Que je vous adorais, que je vous abandonne,
Que je renonce à vous, que vous le désirez,
Que sous une autre loi… Zaïre, vous PLEUREZ !

Ou un seul discours de Tancrède. Toute la vie de ces apostats, de ces renégats, avec leur morale au thé et leurs trahisons politiques, ne peut offrir, malgré leurs prétentions à la vertu, une seule action qui égale ou approche la défense de la famille Calas par ce grand et immortel génie, Voltaire l’universel !

Je me suis aventuré à faire remarquer cette absurdité « d’un des plus grands génies qu’ait produit l’Angleterre, et peut-être le monde entier », pour prouver combien nous sommes injustes en condamnant le plus grand génie de la France en raison d’inadvertances dont ne s’est pas fait faute le plus grand génie de l’Angleterre. Demande : Bacon était-il une plus grande intelligence que Newton ? »

Don Juan, Chant V (1820)

Sur Rousseau

« La « visite » de Rousseau est presque un exercice obligé du philosophe français contemporain.

Rousseau communique avec notre temps (disons, après Nietzsche) par son antiphilosophie inflexible. Il a été persécuté par ceux qu’on appelait au XVIIIème siècle « les philosophes », il a fulminé contre eux, il a privilégié, s’opposant aux architectures conceptuelles (Leibniz) comme aux ironies abstraites (Voltaire), une évidence sensible et une exigence politique qui le rapprochaient de la conscience populaire et de ses intellectuels organiques comme on l’a constaté avec éclat entre 1792 et 1794. »

Badiou – Logiques des mondes (2006)

« Ma mère, avant que j’eusse vingt ans, voulait que je fusse comme Rousseau. Madame de Staël avait coutume de dire également en 1813, et la Revue d’Edimbourg avance quelque chose de ce genre dans sa critique du 4ème chant de Childe Harold. Je ne vois, quant à moi, aucun point de ressemblance –

Rousseau écrivait en prose, j’écris en vers ; il était du peuple, je suis de l’aristocratie ; c’était un philosophe, je n’en suis pas un ; il a publié son premier ouvrage à quarante ans, moi à dix-huit ; son premier essai lui a valu des applaudissements universels, le mien l’inverse ; il a épousé sa ménagère, je n’ai pas pu rester en ménage avec ma femme ; il croyait que tout le monde complotait contre lui, mon petit monde semble croire que c’est moi qui complote à son encontre, si j’en puis juger d’après la façon dont ses membres m’injurient publiquement par écrit ou dans leur cénacle. Rousseau aimait la botanique, j’aime les fleurs et les herbes et les arbres, mais je ne sais rien de leurs familles ; il écrivait de la musique, je borne la connaissance que j’en ai à ce que je saisis par l’oreille ; je n’ai jamais pu apprendre quoi que ce fût par l’étude, pas même une langue : tout s’est fait par routine, par l’oreille et par la mémoire. Rousseau avait une mauvaise mémoire. J’en ai eu, au moins, une excellente (demandez au poète Hodgson – un bon juge car il en a une étonnante) ; Rousseau écrivait avec hésitation et application, moi rapidement et rarement avec peine. Il n’a jamais su monter à cheval, ni nager, ni bien manier l’épée. J’ai été un excellent nageur, un cavalier convenable sans faire du tout de prouesses (m’étant défoncé une côte à dix-huit ans en galopant). J’étais assez bon à l’escrime, particulièrement au sabre de haute Ecosse, pas mauvais boxeur aussi longtemps que je gardais mon sang-froid, chose difficile, mais, à quoi je m’efforçais depuis que j’avais envoyé au sol M. Purling en lui démettant la rotule (j’avais des gants) dans la salle d’Angela et Jackson en 1806 lors d’une démonstration. J’étais en outre un fort bon cricketeur – l’un des Onze de Harrow quand nous jouâmes contre Eton en 1805.

En outre, la façon de vivre de Rousseau, son pays, ses manières, l’ensemble de son caractère étaient si différents des miens que je ne parviens pas à concevoir comment pareille comparaison a pu germer, ce qui s’est produit pourtant à trois reprises et toujours d’une façon assez remarquable. J’oubliais de dire que Rousseau était myope, alors que jusqu’ici mes yeux ont été tout le contraire, et cela à un tel degré que, dans le plus grand théâtre de Bologne, je distinguais certains bustes et lisais certaines inscriptions gravées près de la scène, d’une loge tellement éloignées et sous une lumière si faible que personne de la compagnie (composée de jeunes gens aux yeux très lumineux, certains dans la même loge) ne pouvait déchiffrer une lettre et que l’on croyait à un stratagème, bien que je n’eusse jamais été encore dans ce théâtre. Je crois avoir le droit de trouver la comparaison infondée à tous égards. Je ne dis pas cela par pique – car Rousseau était un grand homme – et la ressemblance, si elle était vraie, serait assez flatteuse, mais je ne me soucie guère d’être flatté par une chimère. »

Lord Byron – Pensées détachées (1821)

Sur le rire

« La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. »

Chamfort – Maximes et pensées

Sur Cézanne

« Bien peindre, pour lui, c’était bien vivre. »

« Il tenait de ce vieil Aixois [son père] pratique et goguenard ce fond d’ironie qui échappa à la plupart de ceux qui l’approchèrent, mais qui donnait à certains de ses mots mâchonnés sous la moustache, à ses clins d’yeux aigus sous une brume tendre, une si particulière saveur. » 

Joachim Gasquet

Sur Fragonard

Renaud dans le jardin d’Armide

Poi che lasciàr gli aviluppati calli,
In lieto aspetto il bel giardin s’aperse :
Acque stagnanti, mobili cristali,
Fior vari e varie piante, erbe diverse,
Apriche cllinette, ombrose valli,
Selve e spelonche in una vista offerse ;
Et quel che ‘l bello e ‘l caro accresce a l’opre,
L’arte, che tutto fa, nulla si scopre.

Stimi (si misto il culto è co ‘l negletto)
Sol naturali e gli ornamenti e i siti.
Di natura arte par, che per diletto
L’imitatrice sua scherzando imiti.
L’aura, non ch’altro, è de la maga effetto,
L’aura che rende gli alberi fioriti :
Co’fiori eterni il frutto dura,
E mentre spunta l’un, l’altro matura.

Nel tronco istesso et tra l’istessa foglia
Sovra il nascente fico invecchia il fico ;
Pendono a un ramo, un con dorata spoglia,
L’altro con verde, il novo e ‘l pomo antico ;
Lussereggiante serpe alto et germoglia
La torta vite ov’è più l’orto aprico :
Qui l’uva ha in fiori acerba, et qui d’or l’have
E di piropo e già di nettàr grave.

Dès qu’ils eurent quitté les chemins embrouillés,
Le beau jardin s’ouvrit dans son aspect riant :
Eaux stagnantes et pur cristal de l’onde agile,
Fleurs variées, plantes mêlées, herbes diverses,
Coteaux ensoleillés et ombreuses vallées,
Antres et bois s’offraient ensemble à leurs regards.
Ce qui accroît le prix et la beauté de l’œuvre,
C’est que l’art, qui fait tout, ne se découvre en rien.

La culture est si bien mêlée à l’abandon
Qu’on croirait naturels sites et ornements.
L’art semble né d’une nature, imitatrice,
Par plaisir et par jeu, de son imitateur.
La brise est l’œuvre aussi de cette magicienne,
Cette brise qui fait que les arbres fleurissent :
Les fruits sont éternels, éternelles les fleurs,
Et l’un mûrit en même temps que l’autre éclôt.

Et sur un même tronc, entre les mêmes feuilles,
Près d’une jeune figue, une figue vieillit,
Le fruit nouveau et le fruit mûr pendent ensemble
A une même branche, en robe verte ou d’or.
La tortueuse vigne avec luxuriance
Grimpe et serpente en bourgeonnant au grand soleil :
Une grappe est en fleur, l’autre, pyrope et or,
Est alourdie déjà par le poids du nectar.

Le Tasse – La Jérusalem délivrée (1581)

Retour en haut de la page