IRONIE numéro 115 - Octobre 2006

Plaisirs des Lumières

Week-end Vauvenargues/Voltaire
Au Château de la Roche-Guyon

Samedi 21 octobre

12h00 : « Déjeuner sur l’herbe » près du potager et du jardin en bord de Seine
(apporter son pique-nique)

Jeu du Volant dans les jardins du château

15h00 : Vauvenargues/Voltaire. Lecture-conversation conçue et dirigée par Lionel Dax avec Michaël Lonsdale et Daniel Mesguisch

16h30 : Café des Lumières

17h30 : « L’art des détournements » par Lionel Dax et « Critique des Maximes de
La Rochefoucauld » (Vauvenargues), texte lu par Marc-Henri Boisse

21h00 : Bal masqué au Château

Dimanche 22 octobre

12h00 : « La raison du goût » : Déjeuner agrémenté de lectures au restaurant des bords de Seine (réservation impérative)

Jeu du Volant dans les jardins du château

15h00 : Vauvenargues/Voltaire. Lecture-conversation avec Lionel Dax et Jean-Eudes Maille

16h30 : Café des Lumières

17h00 : « L’art des détournements » par Lionel Dax et « Critique des Maximes de
La Rochefoucauld » (Vauvenargues), texte lu par Marc-Henri Boisse

 

Dans le cadre de ce week-end : présentation des vidéos de Patrick Hébrard

Raison du Goût

« Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités.
C’est le nec plus ultra de l’intelligence. »

Lautréamont

« Du goût littéraire

Tous ceux qui s’intéressent aux diverses branches de la critique littéraire (bayân) se servent couramment du mot « goût » (dhawq). Il s’agit de l’acquisition, par la langue, de l’habitude de l’éloquence (balâgha). On a déjà vu ce que c’est que l’éloquence : cette conformité (mutâbaqa) entre l’expression et le sens, à tous points de vue, qui s’obtient par une certaine qualité de la phrase.

L’art du chant

On sait que le plaisir (ladhdha) consiste à obtenir quelque chose d’agréable. C’est une question de perception (idrâk) sensorielle particulière : agréable, si elle est harmonieuse et convenable ; désagréable, si elle est incompatible ou discordante. C’est ainsi qu’un aliment est délicieux, si sa qualité est en rapport avec le sens du goût. Il en est de même pour le toucher. Les parfums suaves sont ceux qui correspondent aux vapeurs de l’esprit cordial (qalbî), à qui les transmet le sens de l’odorat. Les plantes et les fleurs odorantes sont plus agréables à respirer, parce que leur chaleur dominante est l’humeur de l’esprit cordial. De même, les impressions agréables de la vue et de l’ouïe sont causées par des formes et des modalités harmonieuses. »

Ibn Khaldûn

« L’art donne des règles, et le goût des exceptions.

J’ai dit souvent que ce qui nous fait plaisir doit être fondé sur la raison ; et ce qui ne l’est pas à certains égards, mais parvient à nous plaire par d’autres, doit s’en écarter le moins possible. Et je ne sais comme il arrive que la sottise de l’ouvrier, bien marquée, fait que l’on ne peut plus se faire à son ouvrage ; car dans les ouvrages de goût il faut, pour qu’ils plaisent, avoir une certaine confiance à l’ouvrier, que l’on perd d’abord lorsque l’on voit, pour première chose, qu’il pèche contre le bon sens. »

Montesquieu

« La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse. »

Vauvenargues

« L’existence du bon goût en philosophie est très simple : on ne peut pas faire dire n’importe quoi à n’importe qui. Et je crois que c’est la même chose que le bon goût pour toute interprétation. Toute interprétation est affaire de bon goût. Si vous n’exercez pas le bon goût vous tomberez dans des vulgarités abominables, et pire, qui seront les vulgarités de la pensée. Alors vous pouvez toujours me dire : non, tu excèdes le bon goût, mais vous pouvez aussi bien me dire : tu restes dans les limites du bon goût. »

Deleuze – fragment d’un cours à Vincennes (18 mars 1987)

« On n’est heureux que par des goûts et des passions satisfaites ; [je dis des goûts], parce qu’on n’est pas toujours assez heureux pour avoir des passions, et qu’au défaut des passions, il faut bien se contenter des goûts.

Un des grands secrets du bonheur est de modérer ses désirs et d’aimer les choses qu’on possède.

Si ce goût mutuel, qui est un sixième sens [l’amour], et le plus fin, le plus délicat, le plus précieux de tous, se trouve rassembler deux âmes également sensibles au bonheur, au plaisir, tout est dit, on n’a plus rien à faire pour être heureux.

On n’est heureux que par des sentiments vifs et agréables ; pourquoi donc s’interdire les plus vifs et les plus agréables de tous ?

Quel est votre but quand vous cédez au goût que vous avez pour quelqu’un ? N’est-ce pas d’être heureux par le plaisir d’aimer et par celui de l’être ? Autant donc il serait ridicule de se refuser à ce plaisir par la crainte d’un malheur à venir que peut-être vous n’éprouverez qu’après avoir été fort heureux.

Il faut que la raison soit reçue dans le conseil, non cette raison qui condamne toute espèce d’engagement comme contraire au bonheur, et qu’on surmonte un goût dans lequel on voit évidemment qu’on essuierait que des malheurs… »

Marquise du Châtelet

Fragonard - Figures dans un parc

Dessin de Fragonard – Figures dans un parc

Le Volant

Jeu prisé dans les jardins.

« Il y a dans la passion des exercices un plaisir pour les sens, et un plaisir pour l’âme. Les sens sont flattés d’agir, de galoper un cheval, d’entendre un bruit de chasse dans une forêt  ; l’âme jouit de la justesse de ses sens, de la force et de l’adresse de son corps»

Vauvenargues

« Madame de Sévigné aimait à s’en divertir, Christine de Suède aussi. »

Code des Jeux.

« En Europe au 17e siècle la reine Christine de Suède aimait passionnément ce jeu, elle provoqua un scandale en prenant pour partenaire le savant Bochart qui dut quitter manteau et perruque pour pousser le volant. En France, on trouve trace de ce jeu dans des gravures de la fin du 17e siècle et dans un tableau de Chardin datant de 1741. Jeu de cours pendant des années, il devint peu à peu très populaire, avec un nom différent selon les provinces; "Grièche" en Anjou car garni des plumes de la Pie-Grièche, "Picandeau" dans le Lyonnais parce que les plumes étaient alternées noires et blanches, le plus souvent "Coquantin" car le volant était garni de plume de coq. » Plus d'infos ici...

« Le jeu de volant est alors un simple jeu d’échanges entre des joueurs face à face, la trajectoire ralentie du volant facilitait la frappe et était de ce fait apprécié essentiellement des jeunes filles. » Plus d'infos ici . Exactement, un échange entre joueurs, une conversation appréciée des jeunes filles !

Le volant telle une pensée, métaphore des conversations, relancer la pensée au soleil.
Jean-Jacques Rousseau, dans Émile ou de l’Éducation : « Quand un enfant joue au volant, il exerce l’œil et le bras à la justesse. »

Lépicié - La jeune fille au volant (1741)

Gravure de Lépicié d’après le tableau de Chardin – La jeune fille au volant (1741)
On peut lire cette inscription sous la gravure :
« Sans souci, sans chagrin, tranquille en mes désirs
Une raquette, et un Volant forment tous mes plaisirs.
 »
Désir au 18e siècle rime avec Plaisir

« Les traces les plus reculées d’un jeu pratiqué avec un volant peuvent être trouvées en Asie, et plus exactement en Chine. Il dériverait du t’su-chü, ce jeu de football créé il y a 2500 ans avant J.-C. au temps mythique de Huang-Di (dit l’Empereur Jaune) pour renforcer l’habileté des militaires censés combattre Chi-You, le leader du peuple Miao. Selon la légende, Huang-Di a bâti les fondations de la civilisation chinoise, de l’écriture au Taoïsme, en passant par le premier traité médical. Ce jeu, pratiqué avec un objet de cuir arrondi rempli de cheveux et de crin se serait rapidement popularisé, suscitant des chants poétiques dont les héros étaient comparés à des dieux. Avec des règles proches de celles du football, le jeu de volant (appelé ti-jian-zi) consiste tout simplement à renvoyer un volant avec le pied. Au 13e s. après J.-C., après la dynastie Sung, le jeu prend le nom de chien-tsu, d’un terme chinois signifiant « flèche » qui sonne de la même façon que le mot « volant ». Le jeu se développe au cours des siècles suivants, au point de devenir une des activités physiques les plus prisées de l’Empire chinois, quels que soient le sexe et le milieu social de ses pratiquants. »

Jean-Yves Guillain – Histoire du badminton (2002)

Vous êtes tous conviés pendant ce week-end Vauvenargues/Voltaire
à jouer au volant dans les jardins du Château…

Bal masqué

Dessin original de Cochin

Dessin original de Cochin (Louvre)
Bal masqué donné à l’occasion du mariage du Dauphin (1745)
Voltaire y était. Petit jeu : Où se trouve t-il ?

Ce bal masqué a été donné à Versailles juste après la première représentation de La Princesse de Navarre de Voltaire, pièce écrite pour l’occasion.
Voltaire avoue à Vauvenargues que la finesse et la délicatesse des caractères, qui peuvent faire le plaisir d’une conversation, ne conviennent guère au théâtre :

« Je suis actuellement occupé d’une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie ; et je m’aperçois, plus que jamais que ce délié, ce fin , ce délicat, qui font le charme de la conversation, ne conviennent guère au théâtre. C’est cette fête qui m’empêche d’entrer avec vous, Monsieur, dans un plus long détail, et de vous soumettre mes idées  ; mais rien ne m’empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres. »

Il écrit dans une de ses lettres :

« Paris sera toujours le paradis terrestre. Musique, soupers, bals, théâtres, amours, sciences, société »

La Princesse de Navarre était une comédie-ballet avec une musique de Rameau, un mélange d’opéra, de comédie et de tragédie. Voici ce qu’en dit Voltaire dans ses lettres :

« Un petit mot de La Princesse de Navarre. Il m’est devenu important que cette drogue soit jouée, bonne ou mauvaise. Elle n’est pas faite pour l’impression, elle produira un spectacle très brillant et très varié, et c’est tout ce qu’il faut pour le courtisan. »

« Je quitte la tranquillité de Cirey pour la chaos de Paris. Il faut absolument que je revienne préparer des fêtes, et peut-être de l’ennui à notre dauphine et à une cour pour laquelle je ne me sens point fait. Je me sens un peu honteux à mon âge de quitter ma philosophie et ma solitude pour être baladin des rois  ; mais on dit qu’il y avait presse à être revêtu de cette grande dignité, et on m’a fait l’honneur de me donner la préférence. Il faut donc la mériter, tâcher de faire rire la cour, mêler le noble au comique, intéresser des gens qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, donner un spectacle où il y ait de tout, et où la musique n’étouffe point les paroles, avoir affaire à vingt comédiens, à l’opéra, aux danseurs, décorateurs, et tout cela, pourquoi ? pour que la dauphine me fasse en passant un signe de tête. »

« Il vaut mieux obéïr aux lois
De son cœur et de son génie
Que de travailler pour des rois !
 »

Pendant ce temps-là, Vauvenargues écrit dans sa chambre, isolé, loin de Versailles, cette pensée lumineuse qui sera reprise par Debord dans Panégyrique II avec une photo du café Moineau :

« Nous sommes trop inattentifs, ou trop occupés de nous-mêmes, pour nous approfondir les uns les autres : quiconque a vu des masques, dans un bal, danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d’après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde. »

Guy Debord, photo du café Moineau

L’art des détournements

L’art des détournements est ancien ; c’est un plaisir classique donc moderne, d’affiner la pensées des autres, d’ajuster une tournure pour l’impliquer à nouveau dans le maintenant, relancer un trait avec des corrections nécessaires à la situation présente, enchasser sur une autre monture, d’or de préférence, les phrases clés.

Partons du XVIIe ; car nous sommes conviés au château de la Roche-Guyon, où le duc de La Rochefoucauld a écrit la plupart de ses Maximes. On part de là, de cette écriture serrée, concise, qui fera les beaux jours de la littérature française du XVIIe et du XVIIIe siècle. Trop vite sans doute, on va nommer ces auteurs de maximes et de pensées des « moralistes » et on va vite ajouter qu’ils véhiculent dans leurs écrits un constat amer sur les façons dont l’homme se comporte dans la vie. On va dire qu’ils sont pessimistes, qu’ils s’enfoncent dans la vase noire de l’homme.

On pourrait tout aussi bien dire qu’ils voient un peu plus clair que les autres, ceux qui se perdent dans de longs romans ennuyeux, des fresques historiques rapidement oubliées. Ils dicernent justement les manières, les caractères, les défauts et parfois les qualités des hommes et des femmes. Parfois, ils tranchent un avis, ils provoquent, mais ils ne sont jamais loin de la vérité. Car ce qu’ils traquent de plus évident est la fausse pensée, le mauvais goût, la bassesse des envieux. Ils deviennent donc un danger pour la société parce qu’ils l’éclairent sous un jour neuf. Il est donc nécessaire de reprendre leurs visions des choses et des êtres et les adapter à notre temps.

Les détournements des Maximes de La Rochefoucault commencent avec son amie Mme de Sévigné qui retourne le sens d’une de ses pensées et lui donne un autre tournant, plus radical, plus franc, plus risqué. De son côté, la Reine Christine de Suède offre des Commentaires tantôt élogieux, tantôt critiques sur les Maximes de La Rochefoucauld. Elle aussi suggère des modifications pour rendre plus pertinentes les pensées du duc. Au XVIIIe, Vauvenargues s’amusera dans un exercice de style à critiquer, voire à réécrire certaines maximes. Ensuite, on retrouve ce goût pour la correction, chez Lautréamont dans sa Poésie II, où il détourne plusieurs maximes de Pascal, La Rochefoucauld et Vauvenargues.

On pourrait d’ailleurs partir de Pascal, et s’apercevoir, via Voltaire, dans sa 25e lettre philosophique, que l’on pouvait aussi critiquer les Pensées, les commenter et a fortiori les corriger.

Le détournement est un jeu qui a des conséquences en potilique et en esthétique. C’est à la fois une politique esthétique et une esthétique politique que certains philosophes trouvent insuffisantes. Ils jugent le détournement comme une facilité de l’esprit, une science superficielle. Ils préférent s’enfermer dans un jargon qui leur est propre et ne jamais être lus par des jeunes filles de quatorze ans. On trouve le même problème, la même gêne des philosophes en ce qui concerne la poésie et les jardins. Lautréamont et Rimbaud suivent les pas de nos penseurs du XVIIe et du XVIIIe. Ils ouvrent de nouvelles voies à l’écriture. L’art du détournement a été perverti par le postmodernisme théorisé par Lyotard et appliqué en art avec un véritable mauvais goût. Sous prétexte de généraliser l’acte rebelle de Duchamp avec le ready made, le détournement est devenu, avec la pensée égalitaire totalitaire du spectacle où tout se vaut, une mode. On pouvait tout détourner car tout était permis. Sauf que l’art du détournement dans sa radicalité choisit admirablement bien ses cibles. De ce fait, le préalable d’un bon détournement présuppose d’avoir du goût, ce qui manque étrangement à nos artistes postmodernes. Voltaire choisit Pascal, Vauvenargues et Christine de Suède La Rochefoucauld, Lautréamont Pascal, Vauvenargues, La Rochefoucauld, La Bruyère.

Pour aller dans le sens de la première maxime de Vauvenargues : « Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites [et de les réunir sous un point de vue]. » C’est bien l’axe que va prendre Lautréamont lorsqu’il composera ses Poésies. Il est rare qu’on approfondisse la pensée d’un autre ; de sorte que s’il arrive dans la suite qu’on fasse la même réflexion, on la voit dans un jour si différent, avec tant de circonstances et de dépendances nouvelles, qu’on se l’approprie. Lautréamont évite ce travers. Il reprend, concilie, réunit, plagie, déplace, il précise la pensée d’un autre, donc il l’approfondit.

Vauvenargues donne des idées à Lautréamont et c’est pour cela qu’Isodore Ducasse en fait son champion : « Savoir bien rapprocher les choses, voilà l’esprit juste ; le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes. Ainsi, la justesse paraît être le premier degré et une condition très nécessaire de la véritable étendue d’esprit. »

Il convient de relire les avertissements de Vauvenargues et Voltaire, avis aux lecteurs :

Avertissement aux Réflexions et Maximes de Vauvenargues :
« Comme il y a des gens qui ne lisent que pour trouver des erreurs dans un écrivain, j’avertis ceux qui liront ces Réflexions qui, s’il y en a quelqu’une qui présente un sens peu conforme à la piété, l’auteur désavoue ce mauvais sens et souscrit à la critique qu’on en pourra faire » A bon entendeur, salut. Vauvenargues prévoit Lautréamont et Lautréamont prend Vauvenargues à la lettre. Accords tacites des esprits vastes.

La 25e lettre philosophique de Voltaire sur les Pensées de Pascal :
« Je respecte le génie et l’éloquence de Pascal ; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu’il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces Pensées, qu’il avait jetées au hasard sur le papier, pour les examiner ensuite : et c’est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées.

Il me paraît qu’en général l’esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l’homme dans un jour odieux. Il s’acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l’essence de notre nature ce qui n’appartient qu’à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J’ose prendre le parti de l’humanité contre ce misanthrope sublime ; j’ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu’il le dit.

J’ai choisi avec discrétion quelques pensées de Pascal ; je mets les réponses au bas. C’est à vous à juger si j’ai tort ou raison. »

Avertissement à la Critique de Quelques Maximes du duc de La Rochefoucauld de Vauvenargues :
« La répugnance que j’ai toujours eue pour les principes que l’on attribue au duc de La Rochefoucauld, m’a engagé à discuter quelques-unes de ses Maximes. Ce sont les erreurs des hommes illustres qu’il importe le plus de réfuter, leur réputation leur donnant de l’autorité, et les grâces de leurs écrits les rendant plus propres à séduire.

Le duc de la Rochefoucauld a saisi admirablement le côté faible de l’esprit humain. Peut-être n’en a-t-il pas ignoré la force ; peut-être n’a-t-il contesté le mérite de tant d’actions éblouissantes que pour démasquer la fausse sagesse. Quelles qu’aient été ses intentions, l’effet m’en paraît pernicieux ; son livre, rempli d’invectives délicates contre l’hypocrisie, détourne encore aujourd’hui les hommes de la vertu en leur persuadant qu’il n’y en a point de véritable.

Cet illustre auteur mérite d’ailleurs de grandes louanges pour avoir été, en quelque sorte, l’inventeur du genre d’écrire qu’il a choisi. J’ose dire que cette manière hardie d’exprimer brièvement et sans liaison de grandes pensées a quelque chose de bien élevé. Les esprits timides ne sont pas capables de passer ainsi, sans gradation et sans milieu, d’une idée à une autre ; l’auteur des Maximes les étonne par les grandes démarches de son jugement. Son imagination agile se promène sans s’arrêter sur toutes les faiblesses de l’esprit humain, et l’on voit en lui une vaste intelligence qui, laissant tomber au hasard ses regards rapides, prend toutes les folies et tous les vices pour le champ de ses réflexions. Je crois qu’il sera toujours dans le premier rang des philosophes qui ont su écrire.

Après les Maximes qui m’ont semblé fausses, j’ai placé quelques réflexions qui m’ont paru communes, par leur fond ou par la manière dont elles sont exprimées. Ayant écrit moi-même quelque chose dans ce genre, j’ai cru que je pourrais justifier mes fautes en faisant voir qu’il n’appartient pas, même aux écrivains les plus célèbres, d’éviter toute sorte de défauts. J’aurais pu, pour cette fin, critiquer un plus grand nombre des pensées de M. de La Rochefoucauld ; mais je me suis borné à en examiner quelques-unes, parce qu’ayant combattu encore ailleurs ses opinions, j’ai craint de révolter les partisans zélés de cet auteur et de rebuter les indifférents. Si ces derniers ne trouvent pas assez d’intérêt dans les Maximes mêmes que j’ai critiquées, c’est encore une preuve incontestable de l’imperfection de l’ouvrage que j’examine  ; enfin, si j’ai pu me tromper souvent dans mes remarques, je n’ai jamais cherché à tromper les autres. En discutant ainsi quelques-unes des Maximes du duc de La Rochefoucauld, je crois sentir, aussi bien que personne, combien elles sont ingénieuses ; mais c’est parce qu’elles ne me paraissent qu’ingénieuses que je les attaque. Quand on critique de grands écrivains, il n’est pas permis de les juger : on est obligé de les combattre. »

Pascal et Voltaire

XXVI. « On doit reconnaître que l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause étrangère d’ennui, par le propre état de sa condition. »

Au contraire l’homme est si heureux en ce point, et nous avons tant d’obligation à l’auteur de la nature qu’il a attaché l’ennui à l’inaction, afin de nous forcer par là à être utiles au prochain et à nous-même.

XXXV. « Ce n’est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ; car il vient d’ailleurs et de dehors  ; et ainsi il est dépendant, et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents qui font les afflictions inévitables. »

Celui-là est actuellement heureux qui a du plaisir, et ce plaisir ne peut venir que de dehors. Nous ne pouvons avoir de sensations ni d’idées que par les objets extérieurs, comme nous ne pouvons nourrir notre corps qu’en y faisant entrer des substances étrangères qui se changent en la nôtre.

XLIV. « À mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes. »

Il y a très peu d’hommes vraiment originaux ; presque tous se gouvernent, pensent et sentent par l’influence de la coutume et de l’éducation : rien n’est si rare qu’un esprit qui marche dans une route nouvelle  ; mais parmi cette foule d’hommes qui vont de compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que les vues fines aperçoivent.

XLVI. « La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril. »

On ne peut pas dire qu’un homme supporte la mort aisément ou malaisément, quand il n’y pense point du tout. Qui ne sent rien ne supporte rien.

XLVIII. « Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. »

Notre raisonnement se réduit à céder au sentiment en fait de goût, non en fait de science.

XLIX. « Ceux qui jugent d’un ouvrage par règle sont à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard de ceux qui n’en ont point. L’un dit : « Il y a deux heures que nous sommes ici » ; l’autre dit : « Il n’y a que trois quarts d’heure. Je regarde ma montre » ; je dis à l’un : « Vous vous ennuyez » ; et à l’autre « Le temps ne vous dure guère. » »

En ouvrages de goût, en musique, en poésie, en peinture, c’est le goût qui tient lieu de montre ; et celui qui n’en juge que par règles en juge mal.

La Rochefoucauld, Christine de Suède et Vauvenargues

« Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. L’avarice produit quelquefois la prodigalité et la prodigalité l’avarice  ; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par timidité. » La Rochefoucauld
« Je n’en crois rien » Christine de Suède

« Peu de gens connaissent la mort » La Rochefoucauld
« Peu de gens connaissent la vie » Christine de Suède

« La félicité est dans le goût et non dans les choses  ; et c’est par avoir ce qu’on aime qu’on est heureux, et non par avoir ce que les autres trouvent aimable. » La Rochefoucauld
« Cela est infaillible » Christine de Suède

« L’amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel ; et il cesse de vivre dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre. » La Rochefoucauld
« Cela est faux : l’amour peut subsister sans espérance et sans crainte. » Christine de Suède

« Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples. » La Rochefoucauld
« Ils se rendent incommodes avec leurs préceptes, et ridicules avec leurs exemples. » Christine de Suède

« La jeunesse est une ivresse continuelle : c’est la fièvre de la raison. » La Rochefoucauld
« Toute la vie l’est, mais la jeunesse est une belle chose, et c’est la force de la raison ; et si malgré les années la jeunesse ne se conserve, l’on n’est plus bon à rien. » Christine de Suède

« Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits. » La Rochefoucauld
« Ce n’est pas mal dit, mais je crois qu’un véritable mérite est de toutes les saisons, et ne passe jamais. » Christine de Suède

« La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans le cœur. » La Rochefoucauld
« Cela est faux, et c’est la coutume des hypocrites, et non pas des sages. » Christine de Suède
« La constance des sages peut être fondée sur le sentiment qu’ils ont de leurs ressources. » Vauvenargues

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » La Rochefoucauld
« Cela est vrai, humainement parlant. » Christine de Suède
« Il me semble que le soleil est une image assez mal choisie de la mort. » Vauvenargues

« Ceux qui s’appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes. » La Rochefoucauld
« Cela est indubitable » Christine de Suède
« Je crois qu’il serait plus vrai de dire qu’ils sont nés incapables des grandes. » Vauvenargues

« La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses. » La Rochefoucauld
« C’est toute la science de la vie. » Christine de Suède
« On n’est pas habile pour connaître le prix des choses si l’on n’y joint l’art de les acquérir. » Vauvenargues

« L’attachement ou l’indifférence que les philosophes avaient pour la vie n’étaient qu’un goût de leur amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue, ou du choix des couleurs. » La Rochefoucauld
« L’amour-propre n’empêche pas qu’il n’y ait, en toutes choses, un bon et un mauvais goût, et qu’on n’en puisse disputer avec fondement. » Vauvenargues

« Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. » La Rochefoucauld
« Ce mérite, si c’en est un, peut se rencontrer aussi dans un imbécile. » Vauvenargues

« Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d’autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités. » La Rochefoucauld
« L’auteur des Maximes avait déjà dit : il y a des gens dégoûtants avec du mérite, et d’autres qui plaisent avec des défauts. Une pensée si commune ne méritait pas, je crois, d’être répétée. » Vauvenargues

Lautréamont

« La poésie doit être faite par tous. Non par un. » Lautréamont
« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle demande à être développée. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. Il y a de l’étoffe du poète dans les moralistes, les philosophes. Les poètes renferment le penseur.» Lautréamont

« Je méprise et j’exècre l’orgueil, et les voluptés infâmes, d’une ironie, faite éteignoir, qui déplace la justesse de la pensée. » Lautréamont
J’évite l’orgueil et j’aime les belles voluptés d’une ironie, faite lumineuse, qui donne la justesse de la pensée

« Les grandes pensées viennent du cœur » Vauvenargues
« Les grandes pensées viennent de la raison » Lautréamont
Les grandes pensées viennent de la raison du goût

« Le génie garantit les facultés du cœur » Lautréamont
« Le génie du cœur » Nietzsche

« Une maxime qui a besoin de preuves, n’est pas bien rendue. » Vauvenargues
« La maxime n’a pas besoin de la vérité pour se prouver. Un raisonnement demande un raisonnement. La maxime est une loi qui renferme un ensemble de raisonnements. Un raisonnement se complète à mesure qu’il s’approche de la maxime. Devenu maxime, sa perfection rejette les preuves de la métamorphose. » Lautréamont

« C’est une preuve de peu d’amitié de ne s’apercevoir pas du refroidissement de celle de nos amis. » La Rochefoucauld
« C’est une preuve d’amitié de ne pas s’apercevoir de l’augmentation de celle de nos amis. » Lautréamont

« Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres. » La Rochefoucauld
« Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manque. » Lautréamont

« La raison et le sentiment se concilient et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu’un des deux et renonce à l’autre se prive inconsidérément d’une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. » Vauvenargues
« La raison, le sentiment se conseillent, se suppléent. Quiconque ne connaît qu’un des deux, en renonçant à l’autre, se prive de la totalité des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. Vauvenargues a dit « se prive d’une partie des secours ». Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l’âme dans le sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne serait pas meilleure que l’autre, si je les avais faites. L’une ne peut pas être rejetée par moi. L’autre a pu être acceptée de Vauvenargues. » Lautréamont

« C’est le propre des philosophes qui ne sont que philosophes, de dire quelquefois obscurément en un volume, ce que la poésie et l’éloquence peignent beaucoup mieux d’un seul trait. » Vauvenargues
« La poésie ne pourra pas se passer de la philosophie. La philosophie pourra se passer de la poésie. » Lautréamont

« L’amour de la justice n’est, en la plupart des hommes, que la crainte de souffrir de l’injustice. » La Rochefoucauld
« Cela se peut » Christine de Suède
« L’amour de la justice n’est, en la plupart des hommes, que le courage de souffrir l’injustice. » Lautréamont

« Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » Vauvenargues
« Malgré la vue de nos grandeurs, qui nous tient à la gorge, nous avons un instinct qui nous corrige, que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève ! » Lautréamont

« Le désespoir est la plus grande de nos erreurs. » Vauvenargues
« Le meilleur moyen de persuader consiste à ne pas persuader. Le désespoir est la plus petite de nos erreurs. » Lautréamont

Dans les derniers passages de Poésie II de Lautréamont, nous assistons à un dialogue avec Vauvenargues, mis en évidence dans le tableau qui suit. Nous avons rajouté en italique les marginalia de Voltaire concernant les maximes de Vauvenargues qui ont été détournées.

Jean Dagen, spécialiste de Vauvenargues, considère que les détournements des pensées de Vauvenargues par le comte de Lautréamont sont des hommages plus que des critiques. Les corrections constituent une sorte d’éloge. Lautréamont remplace souvent le mot « Beaucoup » par « Peu » : jeux de la nuance, plaisirs à la précision. Il radicalise la pensée de son prédécesseur, lui donne la force de la nouvelle raison.

Il arrive même que Lautréamont, fait rare dans ses écrits, détourne par deux fois une pensée de Vauvenargues, lui donnant deux sens nouveaux. « On ne peut pas juger de la vie par une plus fausse règle que la mort » devient dans un 1er temps : « On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort. » et dans un 2e temps : « On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie. » . On ne sait si le second détournement est un détournement de la phrase de Vauvenargues, ou un détournement de la première phrase détournée, montrant ainsi que le détournement peut à son tour entraîner un autre détournement. Le détournement appelle le détournement à l’infini. Et lorsque Lautréamont dit que « La poésie doit être faite par tous », il indique qu’elle doit être faite non pas par tous les hommes, le commun des mortels, comme cela est souvent répété dans les interprétations hâtives, mais qu’elle doit être « faite par tous », c’est-à-dire tous les auteurs de la Bibliothèque, et non par un seul homme qui ferait fi des livres déjà imprimés.

Vauvenargues


Lautréamont

« Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une profonde découverte et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons que c'est une vérité qui court les rues.
Voltaire : « Pourquoi donc ? »
« Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une vérité qui court les rues, que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons que c'est une découverte.
On ne peut être juste, si on n'est pas humain. On peut être juste, si l'on n'est pas humain.
Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillants. Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants.
La conscience, l’honneur, la chasteté, l’amour et l’estime des hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses. L'inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses.
Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs n’en ont qu’une feinte dans les affaires. C'est la marque d'un naturel féroce, lorsque le plaisir ne rend point humain. Ceux qui ont de la probité dans leurs plaisirs en ont une sincère dans leurs affaires. C'est la marque d'un naturel peu féroce, lorsque le plaisir rend humain.
La modération des grands hommes ne borne que leurs vices.
Voltaire : « Bien »
La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus.
C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui marquent les bornes de leur mérite. peu de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie. C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui élargissent les bornes de leur mérite. Beaucoup de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.
Il faut tout attendre et tout craindre du temps et des hommes. Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.
Si la gloire et le mérite ne rendent pas les hommes heureux, ce que l’on appelle bonheur mérite-t-il leurs regrets. Une âme un peu courageuse daignerait-elle accepter ou la fortune, ou le repos d’esprit, ou la modération, s'il fallait leur sacrifier la vigueur de ses sentiments, et abaisser l'essor de son génie ? Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux; ce qu'on appelle malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la fortune, le repos, s'il leur faut superposer la vigueur de ses sentiments, l'essor de son génie.
On méprise les grands desseins, lorsqu'on ne se sent pas capable des grands succès.
Voltaire : « Bien »
On estime les grands desseins, lorsqu'on se sent capable des grands succès.
La familiarité est l’apprentissage des esprits. La réserve est l'apprentissage des esprits.
On dit peu de choses solides lorsqu'on cherche à en dire d'extraordinaires. On dit des choses solides, lorsqu'on ne cherche pas à en dire d'extraordinaires.
  Rien n'est faux qui soit vrai; rien n'est vrai qui soit faux. Tout est le contraire de songe, de mensonge.
Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a point de siècles et de peuples qui aient établi des vertus, des vices imaginaires. Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a pas de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices imaginaires.
On ne peut pas juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.
Voltaire : « Bien »
On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.
  Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d'utilité. Ce n'est plus un dramaturge. Un moraliste donne à n'importe quel mot une signification d'utilité. C'est encore le moraliste !
Qui considèrera la vie d'un seul homme, y trouvera toute l'histoire du genre humain que la science et l’expérience n’ont pu rendre bon.
Voltaire : « Bien »
Qui considère la vie d'un homme y trouve l'histoire du genre. Rien n'a pu le rendre mauvais.
  Faut-il que j'écrive en vers pour me séparer des autres hommes? Que la charité prononce !
Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu'ils veulent leur bien. Le prétexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu'ils veulent leur bien.
La générosité souffre des maux d'autrui, comme si elle en était responsable.
Voltaire : « Bien »
La générosité jouit des félicités d'autrui, comme si elle en était responsable.
Si l’ordre domine dans le genre humain, c’est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus fortes.
Voltaire : « Bien »
L’ordre domine dans le genre humain. La raison, la vertu n'y sont pas les plus fortes.
Les princes font beaucoup d'ingrats, parce qu’ils ne donnent pas tout ce qu'ils peuvent. Les princes font peu d'ingrats. Ils donnent tout ce qu'ils peuvent.
On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que pourrait le faire la vertu. On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que l'imperfection a seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent les uns aux autres autant que pourrait le faire ce qui n'est pas la vertu.
Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent, et nous ne pensons pas du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié. Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent. Nous ne pensons pas du tout qu'ils nous doivent leur inimitié.
Celui qui serait né pour obéir, obéirait jusque sur le trône. Celui qui serait né pour commander, commanderait jusque sur le trône.
Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs, et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme. Lorsque les devoirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les devoirs. Nous disons que tout peut remplir le cœur de l'homme.
Le feu, l’air, l’esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l’alliance de tous les êtres ; de là l’unité et l’harmonie dans l'univers. Cependant cette loi de la nature si féconde, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme : et parce qu’il est obligé d'y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est hors de sa place.
Voltaire : « Très beau »
Tout vit par l'action. De là, communication des êtres, harmonie de l'univers. Cette loi si féconde de la nature, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme. Il est obligé d'y obéir. Ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est à sa place.
Ô soleil ! ô pompe des cieux ! Qu’êtes-vous ? Nous avons surpris le secret et l’ordre de vos mouvements. Dans la main de l’Être des êtres, instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde sur qui vous régnez mériterait-il nos hommages ? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion, les arts, la morale et les sciences, tout cela, que peut-il paraître ? Un atome presque invisible, qu’on appelle l’homme, qui rampe sur la face de la terre, et qui ne dure qu'un jour, embrasse en quelque sorte d’un seul coup d’œil le spectacle de l'univers dans tous les âges. On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs mouvements. Dans la main d'Elohim, instrument aveugle, ressort insensible, le monde attire nos hommages. Les révolutions des empires, les faces des temps, les nations, les conquérants de la science, cela vient d'un atome qui rampe, ne dure qu'un jour, détruit le spectacle de l'univers dans tous les âges.
Il y a peut-être autant de vérité parmi les hommes que d’erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autantde plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine ; pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d’invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer ses vertus.
Voltaire : « Très bien. Bien »
Il y a plus de vérité que d'erreurs, plus de bonnes qualités que de mauvaises, plus de plaisirs que de peines. Nous aimons à contrôler le caractère. Nous nous élevons au-dessus de notre espèce. Nous nous enrichissons de la considération dont nous la comblâmes. Nous croyons ne pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l'humanité, ne pas médire du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité ridicule a rempli les livres d'hymnes en faveur de la nature. L'homme est en disgrâce chez ceux qui pensent. C'est à qui le chargera de moins de vices. Quand ne fut-il pas sur le point de se relever, de se faire restituer ses vertus ?
[« Tout n'est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept-mille ans qu'il y a des hommes. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé. L’on ne fait que glaner après les anciens, et les habiles d’entre les modernes. »] (La Bruyère) Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept-mille ans qu'il y a des hommes. Sur ce qui concerne les mœurs comme sur le reste, le moins bon est élevé. Nous avons l'avantage de travailler après les anciens, les habiles d'entre les modernes.
Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d’humanité, de compassion et de raison. Ô mes amis ! Qu'est-ce donc que la vertu ? Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, de compassion, de raison. Ô mes amis ! qu'est-ce donc que l'absence de vertu ?
C’est une maxime inventée par l’envie et trop légèrement adoptée par les philosophes qu’il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis, au contraire, que c’est pendant leur vie qu’ils doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être ; c’est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s’efforcent de les dégrader qu’il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères. Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.
Nous sommes consternés de nos rechutes, et de voir que nos malheurs mêmes n’ont pu nous corriger de nos défauts.
Voltaire : « Faible »
Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu nous corriger de nos défauts.
On ne peut juger de la vie que par une plus fausse règle que la mort. On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie.
  Les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié. A-t-on besoin de cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit, c'est-à-dire un imbécile ? Comme si la clarté ne valait pas le vague, à propos de points !

« Détournons nos tristes pensées » Madame de Sévigné

« Nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. » La Rochefoucauld
« Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. Il n’y avait qu’à retourner sa maxime pour la faire un peu plus vraie. » Madame de Sévigné

Merci à
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