IRONIE numéro 122 - Mai 2007

Les drapeaux

En septembre 2003, j’étais à Londres chez une amie, Natacha, qui préparait son départ à New York pour travailler dans une grande organisation internationale humanitaire subventionnée par l’O.N.U. Dans son frigidaire, il n’y avait que des pommes et de l’eau minérale. Elle lisait Time magazine. En feuilletant le dernier numéro, je suis tombé sur deux articles. Le premier, signé Richard Cummings, ancien directeur de la sécurité de la Radio Free Europe, revenait sur les circonstances de l’assassinat à Londres d’un dissident bulgare, Georgi Markov, à l’occasion des 25 ans de sa mort. Le second article, dans la rubrique Culture, rendait compte d’un nouveau genre d’intervention collective dans l’espace urbain, initié à New York en 2003.

Georgi Markov et le parapluie bulgare

Pendant la Guerre froide, Georgi Markov, célèbre journaliste et écrivain dissident bulgare, vit en exil à Londres. Il anime, pour le service international de la BBC, une émission critique vis-à-vis du régime bulgare et très écoutée en Bulgarie - ce qui déplait fortement au président Todor Zhivkov. Cette émission, diffusée par l'Ouest de l'autre côté du rideau de fer, s’appelle « Free Europe ». En juillet 1977, Zhivkov avait signé un décret de Politburo proclamant que « toutes les mesures pourraient être employées pour neutraliser les émigrés ennemis. »

Le 7 septembre 1978 au matin, jour de l’anniversaire de Todor Zhivkov1, alors qu’il attend le bus sur le pont de Waterloo, Georgi Markov est bousculé par un homme qui lui pique le mollet avec la pointe de son parapluie. Le passant, qui parle avec un accent étranger, s’excuse et disparaît dans la foule. Il s’agit en fait d’un assassin du KGB qui vient de lui tirer une petite boule chargée d’un poison à base de ricine dans le mollet. Il n’y a pas d’antidote connu et Markov mourra dans d’atroces douleurs, quatre jours plus tard à l’hôpital. Après sa mort, les docteurs trouvèrent un petit morceau de platine, d'environ 1,5 millimètres dans son mollet. La pénétration de la bille sous la peau donne l'impression d'une légère piqûre mais le poison se répand sournoisement et la victime meurt en trois jours...

L’officier transfuge du KGB, Oleg Gordievsky, confirmera plus tard que les services bulgares avaient bien commandité l’élimination du dissident.

Le coup du "parapluie bulgare" figure dans toutes les bonnes encyclopédies de l'espionnage. On a résolu cette affaire car l'auteur est passé plus tard à l'Ouest et a tout raconté : les détails du parapluie truqué (la détente, le percuteur...) mis au point par le laboratoire numéro 12 du KGB.

Pour les services secrets, l'intérêt du poison pour éliminer des personnes "qui en savent trop", plutôt qu'une arme à feu,  est, bien sûr, de maquiller l'assassinat en mort naturelle... Devenu la grande spécialité des services secrets de l'ex-bloc soviétique, on peut établir un récapitulatif des poisons utilisés alors par le KGB : concentrés de venins de cobra et de crapaud, botuline, strychnine, ricine... et bien sûr, un autre grand classique : le cyanure.

En octobre 1957, deux nationalistes ukrainiens ont été ainsi éliminés à l'aide d'un pistolet qui projetait un nuage de gouttelettes de cyanure. Les Français ne sont pas en reste. Il est de notoriété publique que c'est avec une sarbacane à air comprimé et une flèche empoisonnée que le SDECE, les services secrets français, ont éliminé en 1957, en Suisse, un fournisseur d'armes du FLN algérien...

Dans un cimetière à Whitchurch, Dorset, Angleterre, l'épitaphe sur sa pierre tombale proclame que Georgi Markov est mort pour la « cause de la liberté ». La Bulgarie a officiellement clos l’affaire Markov le 20 septembre 2000, 22 ans après la mort de l’écrivain.

La journaliste Marie Jégo signale le 27 avril 2007, dans un article du journal Le Monde « Une mort sans suite », que l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, le 7 octobre 2006, coïncidait avec le 54e anniversaire de Vladimir Poutine.

Le Flash Mob

Un flash mob, traduit généralement par foule éclair ou mobilisation éclair, est le rassemblement d'un groupe de personnes dans un lieu public pour y effectuer quelque chose de particulier avant de se disperser rapidement. Généralement organisé au moyen d'Internet, les participants (les flashmobbers) ne se connaissent pas pour la plupart.

Le phénomène des flash mobs a commencé début 2003 aux États-Unis lorsque des personnes ont pris connaissance par Internet d'évènements organisés par une personne ou un groupe nommé le « Mob Project », et planifiés pour New York. Le premier flash mob, qui devait se dérouler dans un magasin, n'a pas vraiment eu lieu car les forces de l'ordre averties du projet, avaient investi les lieux et ont effrayé les participants. Les organisateurs ont évité ce problème pour le deuxième flash mob en envoyant les participants dans des zones préliminaires où ils ont reçu des instructions sur le lieu final et l'évènement juste avant qu'il ne commence. Une convergence rapide d'individus sans lien préalable, suivi d'une disparition tout aussi rapide est devenue la caractéristique du phénomène des flash mobs. Sur Internet, des sites par ville permettent de s'inscrire pour recevoir des instructions et participer à la prochaine mobilisation éclair.

La presse rapporte qu'à Montréal, le 9 août 2003, une quarantaine de personnes se sont ainsi réunis entre 13h19 et 13h22 sur l'esplanade de la Place-des-Arts en criant «Coin! Coin!» et ont jeté dans le bassin plus de 200 canards en plastique jaune avant de se disperser subitement.

À Paris le 28 août 2003 a eu lieu le premier flash mob français. Une centaine de personnes se sont retrouvées dans le hall du musée du Louvre, ont marché rapidement en parlant au téléphone. Elles se sont immobilisées soudainement, ont applaudi quelque chose en l'air puis se sont dispersées.

Les analystes se perdent en conjectures sur ce phénomène : s'agit-il d'un nouvel avatar de l'intervention artistique (happening en anglais), plutôt d'art plastique ou de théâtre ? Est-ce une nouvelle forme de convivialité urbaine, de contestation, une réappropriation de l'espace public ?

Deux ans après mon séjour à Londres, j’ai commencé à participer à des flash mobs. Au début j’agissais sur des ordres émanant d’anonymes. J’ai très vite accepté les règles. Je me suis amusé à ce jeu. J’ai fait des rencontres, j’en avais besoin. J’ai fait l’amour souvent après les cérémonies avec des filles disposées à poursuivre l’alliage de l’absurde et de l’inconnu. Parfois aussi, je me retrouvais seul dans la ville, et j’errais avec dans la tête les images de la dernière intervention du collectif éphémère. Je trouvai ça beau et rapide. Un jour j’ai pris les rênes des messages et je suis devenu un maître de cérémonie.

Ce qui me fascinait au départ de cette aventure, c’était cette obéissance aveugle des cadres qui jouaient le jeu sans se poser la moindre question. J’étais la voix de l’ombre et j’envoyais des messages, des mots d’ordre anonymes suivis par des centaines de personnes. Ils avaient tous un rendez-vous secret avec le désir d’un inconnu.

Au moment de sa propulsion dans les sphères sociales, le cadre incarnait le plouc. Par la suite, il était devenu l’esclave par excellence. Ouvrier du capital, il attendait secrètement sa révolution, mais faute de temps, c’est l’ennui, le mortel ennui qui sapait ses dernières énergies. Le cadre était le prototype du gendre obéissant, acceptant tout de tout le monde - la surface lisse de l’humain. Et cet esclave fatigué de tout commençait à ne plus croire en son petit pouvoir de cheville ouvrière du système économique. Son rôle dans la société était passé du statut de star à celui de figurant. Telles des ombres dans les couloirs des villes et du métro, armée uniforme des disciplinés, le plouc moderne était maintenant un hologramme, une entité déprimée prise dans le flux de la machine. Il rêvait d’amour et de plus d’argent. Il se rassurait en lisant les romans de Michel Houellebecq. Il voulait devenir libertin comme on achète des bonbons. Il pouvait tout s’offrir, mais tout lui filait entre les doigts. Le réel, le vrai, avait fui d’un coup. Il s’était évaporé. L’ouvrier du capital n’avait plus aucune prise sur lui. Il avait perdu la maîtrise de son « rêve français ». Sa femme de ménage pouvait désormais se payer les mêmes voyages que lui, avoir des enfants, plus que lui, s’acheter des vêtements tout aussi clinquants que lui, devenir propriétaire de son logement. Le plouc nouvelle tendance était devenu une merde, une merde sans amour.

Il avait envie de retrouver un peu de sensations, des sensations vraies, lâcher prise, prendre des risques, rencontrer des tribus, des zinzins, des allumés, se sentir vivre, battre le cœur, transgresser les règles, retrouver le goût du ludique, du gratuit, de l’éphémère. Outre les balades nocturnes en rollers, le saut à l’élastique, les cours de danse africaine, l’hygiène du speed-dating, le flash mob est venu comblé une partie de ses manques et a redonné au cadre un espoir, celui du hasard des circonstances. Le cadre avait besoin du collectif tout en restant solitaire. Il avait besoin d’agir de façon gratuite et absurde, obéissant de façon aveugle.

Dès les premières cérémonies dont j’étais l’instigateur, le nombre des participants a augmenté de façon exponentielle. J’étais surpris. Je sentais un potentiel à cultiver. Les réalisations dont je suis le plus fier ont donné lieu à de nombreux articles et reportages dans les médias du monde entier : « Nus devant le phallus » a réuni 420 personnes sur le Champ de Mars en face de la Tour Eiffel le 25 avril 2005 de 12h à 12h13. Tous les participants, femmes et hommes, se sont mis nus puis se sont rhabillés en un temps record devant le monument. Les militaires et les policiers sur place, déboussolés, ont très vite appelé des renforts - des touristes ont filmé et ont vendu leurs pauvres images aux chaînes de télévision. Je regardais le tout du premier étage de la Tour Eiffel, l’effet était véritablement stupéfiant.

Dans le même genre, le 20 décembre 2006 entre 20h20 et 20h30, j’ai réuni près de 1 000 personnes, munies d’un rouge à lèvres, le long du boulevard Haussmann. J’ai alors envoyé un SMS donnant l’ordre de l’action : se mettre du rouge à lèvres et « Embrasser les vitrines ». Tout le monde s’est très vite dispersé sans incident.

Récemment, je suis même allé plus loin, j’ai convoqué 300 personnes dans le Jardin des Tuileries. Le 1er SMS disait qu’il fallait se rendre en petit groupe devant la Joconde dans la salle des États du Musée du Louvre et faire semblant de regarder tous les autres tableaux en attendant mes dernières instructions. C’était le 2 février 2007 de 15h33 à 15h40. Le 2e SMS disait qu’il fallait que tous les participants se tournent vers la Joconde et se masturbent. Je filmais la scène. Les gardiens se sont vite aperçus qu’il y avait un problème. Je criais dans la foule cette phrase de Cézanne : « Qu’on foute le feu au Louvre, alors… tout de suite… Si on a peur de ce qui est beau. »

On commençait de plus en plus à s’interroger sur mon identité. Qui se cachait derrière ces adresses cryptées : unctus@free.fr et messie@espritdunihilisme.com ? Je changeais sans cesse de site et d’adresse électronique. Mais je sentais bien que j’étais sur le point d’être repéré. Je voulais organiser une dernière intervention, qu’elle fasse date.

Parallèlement, je lisais Les Stratagèmes de Polyen, Le Stratège d’Onasandre, et Les Poliorcétiques d’Enée le Tacticien. Je me souvenais d’une anecdote : « Lorsque Histiaios voulait donner à Aristagoras le signal de la révolte, il n’eut aucun autre moyen sûr de communiquer, sinon de tondre la tête du plus fidèle de ses esclaves, de la tatouer et d’attendre que ses cheveux aient repoussé. Ensuite, il dépêcha cet homme tatoué à Milet avec pour seul ordre, en présence d’Aristagoras, de demander à celui-ci de le faire tondre et d’examiner sa tête. Le tatouage lui signifia ce qu’il fallait faire. » J’avais, pour ma part, une arme de communication encore plus insaisissable : le SMS, Short Message Service.

Un jour, j’ai compris le formidable pouvoir d’action sur le réel que le flash mob mettait à ma disposition. J’ai alors formé le projet de me servir de cette infrastructure ludique et éphémère à des fins politiques.

Toute une génération d’esclaves du capital n’avait plus foi en la politique. Les désirs de révolte ou plutôt leurs résidus avaient complètement disparu de l’horizon. Cette génération se persuadait qu’il fallait suivre le mouvement, accepter tête baissée en votant de temps en temps pour Olivier Besancenot pour dire zut. En 2005 et 2006, l’État avait été chatouillé par les « émeutes des banlieues » et les « mouvements anti-CPE » menés par des lycéens et des étudiants. Mais le plouc somnambule savait très bien à quoi s’en tenir : le système ne serait jamais renversé, pas même vraiment inquiété.

Seulement moi, je pensais le contraire. J’avais une armée qui s’ignorait en tant qu’armée. Il était possible de provoquer un événement majeur en ayant recours à ce dispositif ludique qui reposait sur la bonne volonté des participants et qui pouvait être utilisé à des fins personnelles. Pour cela, il fallait que le plan restât secret connu du seul stratège comme le préconisait Onasandre : « Si le stratège doit effectuer une marche de nuit ou de jour avec un objectif secret, tel que s’emparer d’une forteresse ou d’une ville ou d’une hauteur ou d’un passage, ou pour faire quelque autre opération qui demande à être réalisée rapidement à l’insu des ennemis et qui autrement ne peut être menée à bien, il ne doit auparavant annoncer à personne contre quelle position et avec quel dessein il conduit son armée ».

L’idée des drapeaux m’est venue un jour que je visitais le nouvel accrochage des collections permanentes du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Je regardais un film que l’artiste Gérard Fromanger avait réalisé avec Jean-Luc Godard en 1968 : Rouge I. On voyait un drapeau français au départ, et, petit à petit, le rouge commençait à couler sur le blanc du drapeau jusqu’à atteindre le bleu. La peinture rouge s’épanchait lentement comme du sang. Ce retour au rouge se voulait comme une critique du nationalisme. Lorsque j’ai découvert ce film, nous étions en pleine campagne présidentielle de 2007. Les deux candidats principaux, Monsieur Sarkozy et Madame Royal, se lançaient dans des envolées lyriques sur l’usage des symboles nationaux. L’un défendait l’idée d’apprendre la Marseillaise dès le primaire, « l’étendard sanglant est levé », et de créer un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, et l’autre jugeait important que chaque foyer détienne un drapeau français et le brandisse aux fenêtres le jour de la fête nationale.

C’est alors que je me suis souvenu du premier article que j’avais lu dans Time magazine, lors de mon passage à Londres en 2003, celui évoquant les circonstances de l’assassinat de Georgi Markov.

J’avais un ami chinois qui trafiquait dans le 13e arrondissement de Paris. Il était dans l’import/export de tissus pour les grossistes du Sentier et de Popincourt. Mon idée était simple : confectionner en masse en Chine des drapeaux français qui dissimuleraient le mécanisme du parapluie bulgare. Bref, fabriquer des drapeaux français bulgares. Je mettais Cheng dans la confidence. Rien ne l’effrayait. Il travaillait avec la mafia chinoise. Il connaissait une usine susceptible de répondre à cette étrange commande, elle était située à Changzhou, à 180 km à l’ouest de Shanghaï. Le schéma de l’arme était connu, le mécanisme aussi, facile à reproduire. On trouvait tout sur Internet. Quant au financement, j’avais de l’argent à dépenser.

Deux mois plus tard, dans un hangar d’Ivry-sur-Seine, le 10 juillet 2007, Cheng me montre les marchandises, 100 000 drapeaux français bulgares. « Il y a un petit problème, me dit-il, ce n’est pas exactement des drapeaux français bulgares. On n’avait pas de ricine, on y a mis une aiguille avec du cyanure. L’effet mortel sera plus rapide. » Cette petite entorse au dispositif me plaisait bien : « Ce sera plus spectaculaire ». Dans la foulée, j’envoyais un premier message à tous mes abonnés de flash mob, il y en avait près de 500 000 : « Venez en masse sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2007 pour acclamer le passage de notre armée. Soyez prêts à 7 heures du matin et placez-vous le long des barrières qui protègent le cortège. Des drapeaux vous seront distribués gratuitement. » Je confiais à Cheng et ses amis la distribution des drapeaux.

C’était une belle manœuvre conceptuelle, un carnage sans finalité. Juste une surprise. Faire apparaître le cadre dans toute sa splendeur, dans toute son horreur – chien de Pavlov. Il suffisait d’un SMS (trompette de la mort), et le voilà pris au piège de son obéissance disciplinée, acteur dans un remake en réel d’un mythe historique. « Et lux perpetua luceat eis / Et que la lumière sans fin brille sur eux. »

J’avais déjà écrit mon SMS : « Positionnez votre drapeau en joue, visez les militaires, appuyez sur le bouton à la base de la lance puis dispersez-vous ». Il était presque 8 heures du matin. Il ne restait plus qu’à l’envoyer.

J’écoutais sur mon iPod les Arts Florissants de Charpentier, j’attendais le moment où la Discorde, basse chantante, entonne son air : « Débats, séditions, fureur, vengeance et rage, / Déchaînez-vous, entrez dans le cœur des humains, / Que le fer et le feu dans leurs sanglantes mains / Répandent en tous lieux l’horreur et le carnage. » Voilà. Message envoyé ! « Soit rapide comme l’éclair dans l’action ; et que tes coups tombent comme un tonnerre étourdissant sur le casque de ton dangereux adversaire ; excite ton jeune sang, soit vaillant et que Dieu te garde. » Shakespeare – Richard II.

L’espace d’un instant, les drapeaux baissés, la beauté des gestes, les aiguilles au cyanure sifflant dans l’air, percutant les troupes en marche. Quelques-uns mettent un genou à terre, d’autres s’effondrent, c’est la panique générale, les forces de police ne comprennent rien, abusés par ce patriotisme bon enfant : Ô les beaux drapeaux dans l’air de Paris. J’assistais de loin, devant ma télé, au massacre : la surprise avait fonctionnée, le direct, la jubilation d’un jeu vidéo grandeur nature. Les soldats qui tombent comme dans un jeu de guerre.

Je viens de passer la frontière avec Vanessa qui ne sait rien de l’affaire. Cheng est déjà reparti en Chine, disparaître pour réapparaître sous un nouveau jour avec un nouveau nom. Il y a eu des interpellations, des interrogatoires, des emprisonnements abusifs. Personne ne savait rien. Les autorités cherchent toujours le cerveau de l’opération, ses complices, ses réseaux, ses motivations. Personne ne comprend.

Je ne dirai rien de moi ; ni d’où je viens, ce que je faisais parallèlement à ce jeu ; ni d’où je parle, lieu secret, retiré du monde visible pour un temps plus ou moins long ; ni où je vais, je ne le sais pas encore, j’ai détourné le jeu pour le sacrifier, l’anéantir. Les règles ont définitivement changées.

Je suis avec Vanessa à l’abri dans un pays où, je le note au passage, les drapeaux sont plutôt rares. Nous vivons à l’hôtel, je profite de sa peau. Je pense à ces vers de Mallarmé que j’avais appris par cœur dans ma jeunesse : « Les trous de drapeaux méditants / S’exaltent dans notre avenue : / Moi, j’ai ta chevelure nue / Pour enfouir mes yeux contents. »

Lionel Dax

Le secret de l’isoloir

École communale, rue Pommard, préau, bureau de vote 22. Mathieu Durant, quarante et un ans, avance en direction de la table sur laquelle sont disposées les piles de bulletins. On lui demande sa carte d’identité ainsi que sa carte d’électeur. Le visage de celui qui vérifie lui est bien connu, depuis qu’il vote ici, c’est toujours la même personne. Depuis combien de temps vote-t-il ici ? Depuis qu’il est en âge de voter, car Mathieu n’a jamais changé de circonscription. Pourtant, il n’habite plus l’arrondissement, il aurait dû signaler ce détail à la mairie, mais il ne l’a pas fait.

Il ne l’a pas fait, parce qu’il aime revenir ici, dans son quartier, là où il a grandi. Il y connaît du monde, et ce n’est pas rare qu’il y croise une connaissance. Et puis, il s’y sent chez lui, le nom des rues, les façades des maisons, les enseignes des boutiques, tout cela lui évoque de très nombreux souvenirs. D’ailleurs, chaque fois qu’il vient voter, c’est l’occasion de rendre visite à sa mère qui habite toujours ici. Ils déjeunent tous les deux, et discutent du passé, c’est un sujet qu’ils n’arrivent jamais à épuiser tout à fait.

— Elle n’est pas signée !
— Pardon ?
— Votre carte… Il faut signer !
— Ah oui, évidemment…

Mathieu signe sa carte, puis il se saisit d’un bulletin et fait mine d’aller vers l’isoloir… Immédiatement il se ravise et croise le regard du préposé qui, la bouche déjà ouverte, s’apprêtait à lui faire observer que l’on doit au moins prendre deux bulletins afin de préserver la confidentialité du vote… Il attrape alors un second bulletin, mais dans la même pile que le précédent, ce détail échappe à la vigilance de l’autre ganache.

Satisfait de sa blague, Mathieu entre dans l’isoloir, chiffonne l’un des bulletins et place l’autre dans l’enveloppe. Il ressort et se positionne dans la queue qui mène aux urnes. Il pense que c’est réducteur de devoir se cacher pour voter, que ça salit le devoir civique, et que chacun devrait avoir le courage de ses convictions… Il tend à nouveau ses papiers. Un individu s’en empare et énonce l’identité du votant à un homme qui, assis près du premier, a pour fonction de chercher dans le registre.

— Mathieu, avec deux T ?
— Un seul…
— Durand, avec un D, comme dans dodo ?
— Non, avec un T, comme dans toto…

Il a trouvé. Le préposé place une réglette pour isoler la ligne concernée et tend le registre au votant. Celui-ci signe à l’endroit indiqué et, au moment de rendre le livre, jette un regard rapide à la ligne qui précède la sienne : surprise !

Cette ligne, il la connaît par cœur, car il y est marqué le nom et le prénom d’une fille dont il était fou amoureux : Martine Durand. Elle ne vote jamais, à chaque fois il regarde si sa ligne est émargée, mais sa case est toujours désespérément vierge. Stupéfaction ! Il n’arrive pas à y croire, Martine est venue voter…

— Quand est-elle venue ?
— Pardon ?
— Cette personne, là, quand est-elle venue voter ?
— Quand ? Mais… Vous êtes de la Police ?

Non, évidemment, c’est inconvenant de demander une chose pareille… Et puis quelle importance ? Elle est venue, c’est ça qui est essentiel ! Mathieu jette son enveloppe au milieu des autres…

— A voté !

Il se retourne et s’éloigne rapidement. Sitôt dehors, il regarde à gauche, à droite, sans se décider pour l’une ou l’autre des deux directions. Sentant que le temps est à présent compté, il finit par s’engager en direction du POPB, jugeant que c’est le point névralgique du quartier et que c’est sans doute là que la probabilité d’y trouver quelqu’un sera la plus forte. Il allonge le pas, court même par moment… Martine est ici ! Cette pensée lui revient sans cesse en tête, comme le battement d’un métronome.

Le voici, haletant, au milieu d’une foule compacte que recrache la bouche de métro. Il scrute alentour, l’œil fixe, à la manière d’un chien d’arrêt. Son cœur bat rapidement, il ne voit rien. Un individu s’approche de lui et lui propose un billet pour la finale du tournoi… D’un geste court, il lui indique que ça ne l’intéresse pas. Puis il aperçoit un promontoire depuis lequel on doit sûrement coiffer Bercy tout entier. Il grimpe les marches quatre à quatre, et, d’un bond, se retrouve en haut de l’endroit. Commence alors une inspection méticuleuse, les mains placées autour des yeux font office de visière. Mathieu passe chaque mètre carré au crible, méthodiquement.

De longues minutes s’écoulent. Rien. Aucune trace de Martine. Absolument rien. Alors, il se met enfin à réfléchir. D’abord pourquoi serait-elle au POPB ? Il s’y déroule un tournoi de tennis, et c’est un sport qu’elle n’aime pas… Mauvaise piste ! Dans ce cas où peut-elle avoir été ? Ses parents habitaient le quartier autrefois, mais ils n’y sont plus… Quelles attaches peut-elle encore avoir ici ? Probablement plus aucune ! D’ailleurs, pourquoi ne serait-elle pas déjà repartie ? En métro, comme elle est venue, tout simplement ! Cette pensée lui fait froid dans le dos…

Il s’était habitué à l’idée qu’il ne la reverrait sans doute jamais… Mais la manquer ! La manquer d’aussi peu, savoir qu’il y a à peine une heure, elle était là ! Plus de vingt ans sans aucune nouvelle, et aujourd’hui, à quelques minutes près… C’est insupportable ! Mathieu ne peut réprimer un geste de renoncement et de lassitude très vif. Il s’adosse contre le mur d’enceinte.

Que se passe-t-il soudain ? Ce devait être un dimanche comme beaucoup d’autres, il se sentait même plutôt réjoui à l’idée de passer l’après-midi avec sa mère, et tout à coup, voilà qu’il ne trouve plus assez d’air pour respirer, il a mal au coeur, ses jambes ne le portent plus, son estomac se tord, il a envie de pleurer… Il est amoureux ?

Oui, il est amoureux, c’est certain. Pourquoi ? Pourquoi est-il encore amoureux d’elle, vingt ans après ? Il s’en est pourtant passé des choses durant ce temps : mariage, enfants, quinze ans de vie commune, et puis divorce, séparation, à nouveau célibataire, seul… C’est parce qu’il est seul, qu’il ressent si intensément tout cela. Car, en dehors des jours de vote, pense-t-il à Martine ? Non, il ne pense pas à elle : uniquement quand il émarge…

Alors, c’est peut-être le premier amour qui veut cela, car c’est avec Martine que pour la première fois… Tous ces souvenirs reviennent brusquement à son esprit. Le visage et le rire de Martine, son corps, sa chevelure, ses rubans… Mathieu se sent triste, subitement. Il n’a plus envie de déjeuner avec sa mère, il n’a plus envie de rien.

Il décide de passer le reste de la journée à sillonner l’arrondissement. Dans l’état d’esprit où il se trouve, marcher lui fera le plus grand bien, et puis on ne sait jamais, il pourrait croiser Martine… Aussitôt il se met en route. Après une dizaine de minutes, il sort son mobile et appelle sa mère, il lui dit qu’il se sent grippé, il a dû prendre un coup de froid, il annule, il rentre à la maison… Elle est déçue, elle s’était préparée, elle lui dit de prendre bien soin de lui, que ce n’est pas grave, ils déjeuneront une autre fois.

Alors il a marché, marché, marché toute la journée… Il est allé à la Gare de Lyon, en suivant l’Ilot Chalon, qui a été réaménagé, puis à Bastille, où il y avait un cinéma à l’endroit même où l’Opéra est érigé, puis il a écumé le quartier Charonne, et Voltaire, d’où il a rejoint la place de la Nation dont, plusieurs fois il a fait le tour, avant de se décider à descendre le Cours de Vincennes, et longer les Maréchaux en direction de la Place Dorée, il est alors remonté vers la Place Daumesnil, qui de son vrai nom s’appelle place Félix Eboué, de là il est reparti vers l’hôpital Saint-Antoine en suivant la rue de Reuilly…

À chaque fois qu’il croisait un passant, il espérait que ce soit une femme, et quand c’en était une, il priait secrètement que ce soit elle, mais non, jamais elle ! Son esprit était tour à tour occupé par les lieux qu’il revoyait, et les souvenirs que cela lui évoquait… Comme tout avait changé, les commerces surtout, la moitié des cafés qu’il avait connus n’en étaient plus, ils étaient devenus des fast foods ou des phone houses. Il énumérait le nom des flippers qu’il y avait dans chaque bar : Amazon Hunt, Tag Time, Count down, Jack’s to Open…Curieusement, alors que depuis, il avait oublié toute une quantité de choses importantes, ces noms insignifiants étaient, eux, restés dans sa mémoire ! Il aurait même probablement été capable de dessiner le plan de chaque flipper avec force détails…

Arrivé devant Saint-Antoine, il s’arrêta quelques instants. C’est ici que, quelques années plus tôt, son père avait rendu son dernier souffle. Il s’agissait d’une maladie longue, ce genre de mal dans lequel on s’enfonce lentement et inéluctablement. Quotidiennement, sa mère et lui venaient lui rendre visite. Mathieu revoit encore nettement, lorsqu’ils pénétraient dans sa chambre, le visage de son père qui, jour après jour, paraissait plus diminué, plus pâle, plus lointain.

Il prend la rue de Citeaux, en direction de Bercy. Le soleil est déjà bas, il doit être aux alentours de dix-sept heures. Depuis ce matin, Mathieu n’a rien avalé, il n’a pas faim. Il a le regard un peu hagard, le visage triste à présent. Il n’aurait pas dû marcher aussi longtemps, et ressasser toutes ces vieilles choses, il se sent épuisé, sa gorge est sèche… L’idée lui vient tout à coup qu’il n’y a, au fond, ni bons ni mauvais souvenirs, c’est simplement le passé qui rend mélancolique, et donne du vague à l’âme…

Il va rentrer chez lui, oui voilà, maintenant, il va rentrer chez lui… Il traverse le parc en direction de la station Cour Saint-Émilion. Les marchands de vin qui étaient jadis réunis à la place du parc, lui reviennent en mémoire. Avec quelques camarades de classes, certains soirs, ils allaient rôder autour des entrepôts, pour tenter d’y pénétrer et dérober quelques bouteilles. Après cela, ils descendaient sur les quais de Seine pour déguster leur rapine. Ils refaisaient le monde, jusque tard dans la nuit, passablement ivres. En revoyant ces moments de joie, une imperceptible lumière lui éclaire le visage…

C’est elle. À quelques mètres de lui. C’est elle. Leurs regards se croisent, leur étonnement se mélange. C’est inespéré, pense Mathieu qui dévisage cette femme, dont les traits sont restés les mêmes ! Ils se regardent encore, immobiles, l’un en face de l’autre, n’arrivant pas à épuiser leur soudaine stupeur. Enfin ils se sourient. Un sourire large, inondant, rayonnant, un sourire à deux.

— Mathieu…
— Martine…

Ils ont l’air bête, et se mettent aussitôt à réciter le chapelet de phrases stupides qui accompagnent à coup sûr ce genre de rencontre : ça alors, qu’est-ce que tu fais là, c’est incroyable, qu’est-ce que tu deviens, t’as pas changé, toi non plus, etc, etc, etc… on prend un verre ?

Oui, on prend un verre, ils sont d’accord. Alors, ils se dirigent vers le Funambule, place de La Chambaudie, un café-tabac qui est toujours ouvert. En marchant, ils continuent de discuter et de s’interroger l’un l’autre, à propos de tout un tas de choses qui leur traversent l’esprit. Et puis ils se regardent, il n’arrêtent pas de se dévorer des yeux, cela fait si longtemps qu’ils ne se sont pas vus, alors ils se regardent…

Mathieu n’en revient pas. Ce qui le frappe, c’est qu’elle soit encore aussi belle. Il pense qu’il comprend et apprécie la beauté de cette femme, et que chaque individu est destiné et capable de n’apprécier véritablement qu’un seul type de beauté, et finalement qu’une seule personne. C’est ce qu’on appelle avoir quelqu’un dans la peau et, lorsqu’il regarde Martine, c’est exactement ça qu’il ressent !

Ils s’assoient à une table ronde, un peu à l’écart des autres clients. Le serveur leur apporte deux verres de vin blanc qu’ils ont commandés. Ils trinquent.

— À nos retrouvailles…

Ils reprennent leur conversation, en parlant sans cesse, se précipitant sur chaque sujet de discussion, s’apostrophant et se coupant la parole à tour de rôle, comme s’ils étaient au parloir, et que cet échange pouvait s’interrompre à tout moment. Ils évoquent leurs années étudiantes, leur carrière professionnelle, les lieux où ils ont habité et les endroits où ils ont passé des vacances, leurs hobbies et leurs habitudes respectives…

Et puis, bien sûr, ils parlent de leur vie sentimentale, il est divorcé, elle aussi, il a des enfants, elle aussi, ils sont grands, les siens le sont également… Alors ils comprennent qu’en amour, chacun de leur côté, ils ont échoué, ils sont échoués, sur le même rivage, libres à nouveau, et peut-être prêts à revivre une histoire !

Ils comprennent cela et, immédiatement, quelque chose change. Soudain, il y a des blancs dans la conversation, des moments durant lesquels ils n’osent plus se regarder, comme lorsqu’ils avaient dix-huit ans. Ils commandent à nouveau des verres de vin blanc. Ils trinquent. Ils se regardent. Ils s’aiment.

Oui, ils s’aiment, et ils le savent tous les deux. C’est sans doute le meilleur moment ! Un merveilleux moment d’apesanteur, celui où chacun comprend que son sentiment est réciproque, que l’amour est partagé… À partir de cet instant, l’appréhension cède la place au plaisir, et le premier plaisir, c’est de savoir que tout ce qui va suivre est acquis : oui, on va s’embrasser longuement, oui, on va s’enlacer tendrement, oui, on va passer la nuit ensemble, oui, on va faire l’amour… Oui, oui, oui, toutes ces choses extraordinaires vont se réaliser, c’est maintenant tout à fait impossible qu’il en soit autrement !

Mathieu sent son corps soudain gonflé d’un immense désir, animé d’une excitation irrépressible. À présent, chaque fois qu’ils se croisent, leurs yeux s’enflamment, et le moindre frôlement est électrique. Il pourrait attraper sa main maintenant, et poser sa bouche sur ses lèvres sans plus attendre, il sait qu’elle ne lui opposerait strictement aucune résistance. Mais il veut prolonger cet instant magique et repousser le plus longtemps possible le moment où ils se cèderont l’un à l’autre.

Ségolène Royal
Nicolas Sakrozy

Il cherche un sujet de conversation badin, qui puisse les occuper le temps nécessaire à savourer ensemble ce délicieux supplice, l’antichambre des amants, la parade prénuptiale, l’échauffement progressif des chairs… Tout à coup, persuadé d’avoir trouvé le thème bénin qui conviendrait à leur prélude amoureux, il lui adresse cette question :

— À propos, tu as voté pour qui ?
— Ségolène. Et toi ?
— Non, tu déconnes ?

Il a répondu cela, de façon tout à fait mécanique, exactement comme l’on répond de rien à quelqu’un qui vous dit merci. En un instant, sa réflexion est passé, sans qu’il s’en aperçoive, d’un registre à un autre, des compartiments de l’esprit de nature totalement différente.

— Pourquoi, il y a quelque chose de déconnant ?

Cette réponse un peu vive prouve que sa réponse, à lui, l’a vexée. Cela devrait immédiatement l’alerter et l’inviter à réorienter la discussion vers quelque chose de plus apaisant. Hors, curieusement, c’est tout l’inverse qui se produit.

— Ben, un peu, oui… Je comprends pas qu’on puisse voter pour quelqu’un qui n’a pas de programme !
— Pas de programme ? Mais tu dis n’importe quoi ! T’as voté quoi, toi ?
— Sarkozy.
— Ah ben d’accord…
— Quoi d’accord ?
— Ben non rien, on vit dans un pays libre…
— Ben encore heureux ouais !

Ils se sont tourné la tête, comme si déjà, ils ne voulaient plus se voir ou qu’ils n’avaient plus rien à se dire. Tout a été très vite, sans même qu’ils aient le temps de réaliser dans quel bourbier ils venaient de mettre les pieds. Mathieu, subitement lancé dans sa logique personnelle, continue de dérouler son argumentaire.

— Ségolène, c’est que des dépenses ! Comme si la dette publique n’était pas suffisante…
— Mais la dette publique, tes amis de l’UMP qui ont été douze ans au pouvoir, ils l’ont réduite ou augmentée ?

Cette question, à laquelle il ne trouve rien à répondre, l’irrite profondément. Il sait qu’il a raison, mais il ne trouve pas la répartie qui convient. Tout à coup, l’idée que cette femme est stupide s’insinue dans son esprit, ou plutôt, elle y arrive comme un boulet de canon dans une tourelle, il comprend que quelque chose vient de voler en éclats ! Il le comprend, mais il ne peut rien empêcher, il est agacé et ne parvient pas à calmer son énervement…

— Ben dis donc, je crois que la politique, c’est pas fait pour toi !
— Tu as raison, il faut avoir des couilles pour voter correctement !

Elle a dit cela en lui lançant un regard chargé de mépris, puis elle a tourné la tête. Il sent que les choses s’emballent, et qu’il ne maîtrise plus vraiment la situation. Il voudrait pouvoir la convaincre, comme c’est à chaque fois le cas lorsqu’il discute de politique avec quelqu’un.

— Ça n’a rien à voir avec les couilles ! Seulement on ne fait pas de politique avec des bons sentiments… Il faut un budget !
— Ah ça, les sentiments, ça n’a pas l’air d’être ton truc !

Il est excédé. Ses idées lui échappent. Il sait qu’il a raison, mais il ne peut plus rien prouver, il n’arrive pas à penser clairement, les arguments sont dans le désordre, son esprit est comme englué. Dès que le fil lui revient, quelque chose vient aussitôt tout empêcher ! Il sait qu’il aime cette femme, il a passé le plus clair de la journée à la chercher partout. Il court même après cette fille, depuis sans doute bien plus longtemps, elle est dans son coeur depuis toujours, depuis qu’il se sont embrassés pour la première fois, il y a de cela près de vingt ans ! Ce n’est pas seulement sa pensée qui lui échappe, c’est elle ! Il est en train de la perdre, et il réalise soudain qu’il se moque complètement du résultat des élections, et qu’il n’aurait jamais dû aborder un sujet pareil dans un moment comme celui-ci…

Ne sachant plus comment s’y prendre, il finit par lui adresser un regard contrit, mais elle ne le regarde pas. Alors, la gorge serrée, il balbutie quelques mots de repentir :

— Après tout, tu n’as pas tout à fait tort… Tu as même peut-être raison…
— Evidemment j’ai raison, pauvre con !

Elle jette un billet sur la table, et se lève. Aussitôt, il lui attrape le bras pour tenter de la retenir. Elle se retourne et lui lance droit dans les yeux :

— Quand je pense que j’ai failli passer la nuit avec toi !

Elle se dégage d’un geste vif, et se dirige rapidement vers la sortie. Quelques clients se retournent, comprenant ce qu’il y a à comprendre. Mathieu ne bouge pas, il ne peut pas. Ses membres sont comme engourdis, un coup de maillet sur le sommet du crâne ne l’aurait pas plus assommé…

Il reste ainsi prostré de longues minutes, incapable de quelque action que ce soit. Il pense qu’elle doit être loin à présent, qu’il ne pourra plus jamais la rattraper. Il voudrait pourtant, et pouvoir lui dire qu’il s’est comporté comme un idiot, qu’il regrette les paroles qu’il lui a dites, que tout ça n’a aucune importance, que les mots ont dépassé sa pensée, et qu’il ne sait tout simplement pas comment c’est arrivé.

Comment est-ce arrivé ? Il ne le comprend pas. Tout s’est passé si vite. Brusquement, il repense à son oncle Edmond avec qui l’on s’était fâché. Il entend encore son père dire à sa mère : « Ce sale coco, je veux plus le voir ! » D’ailleurs, c’est vrai, il ne le voyait jamais l’oncle Edmond… Il n’avait pas les mêmes opinions que son père, c’est pour ça qu’ils ne se voyaient plus, uniquement pour ça !

Et puis il y a l’autre vieux schnock qui, tout à l’heure, était tout à son affaire pour vérifier qu’il avait pris plusieurs bulletins, prêt à lui asséner son couplet sur la confidentialité du vote, parce qu’on ne veut pas savoir, personne ne doit savoir ce que l’on va voter, c’est un secret, alors il faut se cacher, aller dans l’isoloir, comme lorsqu’on va se confesser, et tout dévoiler, se mettre nu, tout raconter, montrer son vrai visage !

Non, personne ne veut savoir, la droite, la gauche, le centre, les salauds de fachos et les sales cocos, on ne saura pas qui c’est, les voix atterrissent dans les urnes, comme cela, de façon anonyme, sans que ça fasse des drames ou que ça soulève des scandales… Il ne faut rien dire, parce que tout le monde ne serait pas d’accord, alors on pourrait s’emporter, et même se fâcher !
Mathieu place son billet à côté de celui qu’a laissé Martine tout à l’heure, la monnaie sera pour le garçon. Il se lève et quitte le Funambule, à moitié saoul, bien davantage groggy par le terrible coup qu’il vient de recevoir que par les quelques verres qu’il a avalés.

Il est presque vingt heures. Le voici à nouveau dans la rue, avançant sans but, ne sachant où aller. Il repasse par la rue Pommard, devant le bureau de vote d’où sortent les derniers électeurs, puis il prend la rue de Bercy, et d’un seul coup, une déflagration de joie lui saute aux oreilles, cela vient d’en haut, une fenêtre ouverte, sans doute une troupe d’amis du même bord qui se sont réunis pour l’occasion, ils viennent d’apprendre, alors ils sont en liesse, ne peuvent plus contenir leur satisfaction, les voilà qui scandent le nom du gagnant, au travers du tohu-bohu Mathieu n’arrive pas à savoir de qui il s’agit. Il s’en moque, lui il a perdu, il est effondré, il pense à Martine, il se met à pleurer, il ne peut pas s’empêcher. Il se dit qu’il n’est pas seul à être triste ce soir, que les soirs d’élections c’est toujours un peu moins de la moitié des gens qui sont dans cette situation. Mais ça ne le console pas. Alors il se dit que jamais plus il n’indiquera pour qui il vote, et qu’après tout, personne ne pourra jamais le vérifier !

Hervé Rouxel

Ironie Café

Au mois de juin, la rédaction d’Ironie se réunit
chaque mercredi de 14h à 16h au Café Véronèse,
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Advienne que pourra

 

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