IRONIE numéro 127 - Janvier 2008

Le continuum de la Sécurité

Entretien sur la vidéosurveillance avec Laurent Ozon, le 24 octobre 2007 à Paris.

Laurent Ozon est le fondateur et PDG de Storvision. Figurant parmi les leaders du secteur de la vidéosécurité, Storvision est, en parts de marché, le premier fabricant français de systèmes d’« enregistrement base technologie informatique ».

Propos recueillis par Olivier François et Guillaume Zorgbibe pour Ironie
Matériel expérimental du docteur Duchenne de Boulogne

fig. 1. Matériel expérimental du docteur Duchenne de Boulogne (1806-1875)

Hostiles à la vidéosurveillance, et plus généralement au développement des technologies de contrôle, il nous a semblé pertinent de nous mettre à l’écoute de l’un des acteurs de ce processus. Merci d’avoir accepté de vous exprimer. Quelle est l’activité de votre entreprise ?

Nous fabriquons des systèmes qui servent à enregistrer et à transmettre du son et de l’image et, une fois le son et l’image captés, à analyser ces signaux afin de produire de l’aide à la décision.

Vous avez de plus en plus de points de visualisation, c’est-à-dire de points d’entrée d’information, un peu partout : les caméras en sont, les micros aussi, les détecteurs d’incendies peuvent en être. Le problème crucial est devenu celui de la réactivité : un humain, muni de deux yeux, peut traiter deux signaux et prendre une décision. Passé trois ou quatre signaux, ce n’est plus jouable pour un humain. C’est en partie là que nous intervenons : pour prendre une analogie humaine, il s’agit pour nous de mettre en place un cerveau global capable de gérer un maximum de données, fournies par un maximum de points d’entrée d’information.


À notre tour de vous présenter la revue Ironie…

Votre initiative m’évoque le fait que j’avais justement essayé, il y a quelques années, de mener un dialogue avec des responsables d’associations anti-vidéosurveillance, pour essayer de voir quel était le niveau argumentaire sur lequel ils se plaçaient. Beaucoup en restaient à une technophobie béate. D’autres développaient une sorte de messianisme inversé selon lequel la technique est par essence un phénomène aliénant. En soi, cette question est intéressante : « Est-ce que plus la technique se met en place plus l’être humain perd de sa liberté ? » On trouvait aussi d’autres points de vue, parfois moins argumentés du genre : « on va savoir ce que je fais ». Cependant, les caméras, ça ne sert pas à ça, parce que la quantité de données à brasser pour générer de l’analyse et de la surveillance individuelle à partir d’une caméra est absolument fantastique. C’est impossible.


La caméra ne pourra donc pas remplacer la capacité d’un État ou d’une entreprise à analyser les informations ?

La caméra elle-même ne fait rien. La technique est neutre. Elle capte une image, en fait un signal qui permet de la restituer sur un système qui permet de la voir en plus beau, en plus grand. Et éventuellement, derrière, de l’enregistrer, de l’analyser, de le travailler, etc. La caméra en elle-même n’est qu’un tuyau, une sorte de système de conversion de la réalité en données numériques. La question centrale que pose la vidéosécurité n’est pas celle de la caméra, ni celle du micro, qui ne sont que des systèmes de conversion qui permettent de passer d’une dimension à l’autre, du réel au numérique.

On pourrait certes se poser la question de la pertinence de cette conversion, se dire que l’on n’a pas envie de multiplier les points de passage d’une dimension à l’autre, parce que l’on a envie que l’on reste dans le réel, face à une société qui se dématérialise et devient insipide… Je peux vous parler de la bonne nourriture, vous tenir un discours à la José Bové, ce ne serait pas très difficile, et vous dire, sur une telle base, qu’il y a là accélération du phénomène de virtualisation de l’existence dans le monde occidental... Et à ce moment là ces critiques de la caméra en elle-même se justifient…

Mais il n’en reste pas moins qu’en elle-même la vidéo ne dit rien sur les valeurs, ni sur l’utilisation qui en sera faite. Vous pouvez en faire tout et son inverse, vous en servir pour empêcher qu’une vielle dame se fasse attaquer mais aussi pour filmer un viol en direct et vous le passer en snap sur des téléphones portables.

De plus, depuis les grecs qui avaient su renoncer à des techniques disponibles parce qu’elles n’étaient pas conformes à leurs valeurs (non-conformité axiologique), on n’a de toutes façons jamais su empêcher une technique existante de passer dans le domaine de la vie. Par conséquent, il n’y a pas de jugement à porter sur la technique.

Donc la question n’est plus ce que dit cette technique – elle ne dit rien – mais qui s’en sert ? pour quoi faire ?

Or, aujourd’hui, objectivement, ceux qui se servent de la technique sont ceux qui sont, pour des raisons x, y ou z, en charge du contrôle social.


Donc la vidéosurveillance naitrait plutôt, selon vous, d’une possibilité technique ou d’un besoin politique ?

Bonne question. Les deux mon général : c’est une convergence. Mais le moteur fondamental est celui du besoin : nous sommes dans l’hémisphère nord dans des sociétés qui ont de moins en moins de cohésion – sans rentrer dans la théorie du complot, je pense que ça a été voulu. Vous obtenez par conséquent une non-société, c'est-à-dire l’impossibilité concrète de pouvoir normer, de pouvoir établir des normes communes, un sens commun, au quotidien chez les gens, au-delà de la pseudo-religion des droits de l’homme. Le contrôle social se faisait historiquement dans toutes les sociétés par le potin méchant : « si tu fais ça, tes enfants vont se faire casser la gueule dans la cour de récréation, ta grand-mère va se faire mépriser en allant faire ses courses chez le boucher, et ton voisin va se foutre de la gueule la prochaine fois ». Je caricature, mais c’était bien là qu’est le meilleur outil de contrôle social. Or cet outil ne marche plus, parce que le contrôle social des hommes sur les hommes nécessite un minimum de choses partagées, une culture commune, un accord tacite sur les choses, et la façon de sentir. Toutes choses aujourd’hui rendues impossibles par la fragmentation des sociétés occidentales. Le seul contrôle social qui ne peut pas être discuté, c’est désormais celui des faits. « C’est écrit ! ». « Vous avez écrit ça, vous avez fait ça, et sur la vidéo c’est bien vous qui êtes en train de faire ça ! ». La technique permet d’organiser un contrôle social objectif, qui a bien-sûr des corollaires : la dépersonnalisation des rapports sociaux, l’irruption de la technique dans les relations sociales, la déshumanisation de la justice… Tout va derrière.

Mais ça correspond à un besoin fondamental : comment accorder les gens à des normes communes pour pouvoir prendre des décisions communes correspondant à l’intérêt commun ?


La vidéosurveillance, en établissant techniquement une conscience collective, un peu comme dans un texte de Gracian (1) que me montrait un ami, ne prend-elle pas alors en quelque sorte la place de Dieu ?

Vous avez beaucoup d’imagination. Je vous assure que ce n’est pas Dieu qui est derrière la caméra, ça c’est absolument certain. On peut choisir symboliquement de le voir comme ça, disons que c’est assez beau. On va dire que c’est une vision d’artiste, mais ce n’est pas une vision du réel. La vision du réel, c’est qu’il y a des hommes qui utilisent des outils pour avoir un contrôle sur d’autres hommes parce que c’est leur intérêt. La vidéosécurité, encore une fois, est neutre par nature, elle est mobilisée par les puissances qui cherchent à assurer le contrôle social, parce que la poursuite de leurs affaires implique la stabilité sociale.


On pense pourtant à la formule de Bernanos qui décrit le même phénomène : « un prêtre en moins, c’est un flic en plus ».

Peut-être, mais je porte là-dessus un regard totalement amoral, plongé tel que je le suis dans notre société avec ma famille, mes amis, mes objectifs propres. Je ne peux malheureusement pas m’identifier à des objectifs qui dépassent ceux que je me suis fixé moi-même – une sorte de subjectivisme héroïque si vous voulez. Ma norme a de la valeur pour moi et elle a de la valeur parce que c’est la mienne. Je ne dis pas qu’elle en a pour les autres.

À l’intérieur de cette norme là, je fais un choix : la société est comme ça, donc je m’adapte. Je considère que cette atomisation des sociétés de l’hémisphère nord est une tendance lourde qui amènera tôt ou tard des phénomènes de décantations, qui seront à mon avis violents, et pour l’instant elle fonctionne comme ça, ce qui durera peut-être encore 20 ou 30 ans, un certain temps seulement en tout cas, pendant lequel les pouvoirs, qui ne sont pas tous d’accord entre eux, chercheront à se doter d’outils de contrôle et de maintien de l’ordre. Et la technique sera le plus bel outil car elle fournit des données objectives.


Vous pensez que la vidéosurveillance va éradiquer les crimes ?

Non, on déplacera toujours le crime : quand on installe un système de vidéosécurité dans une barre d’immeuble en Normandie, l’effet immédiat n’est pas que le crime disparait mais qu’il se déplace. C’est tout.


Mais ça sert quand même à quelque chose ?

Oui, ça sert à ce que dans le bâtiment en question, de fait, les gens se sentent plus en sécurité.


À Londres, par exemple, il ne s’agit pourtant plus de sécuriser des zones mais de surveiller la cité dans son ensemble, non ?

Oui, mais ils n’en n’ont pas encore pour l’instant les moyens techniques. Ils communiquent surtout beaucoup sur l’idée que n’importe qui peut être surveillé et espèrent que cela va générer de la dissuasion. La plus grande part du parc de caméras de vidéosécurité de Londres est extrêmement hétérogène, avec des technologies différentes, qui ne communiquent pas toujours entre elles. Et les images fournies, dans la plupart des cas, ne permettent pas de faire efficacement de la reconnaissance de personnes contrairement à ce qu’on nous dit. Si vous vous laissez pousser les cheveux et si vous mettez un bonnet et une fausse moustache, il est impossible de vous reconnaitre.


Mais on peut imaginer que ça progresse, non ?

Oui. Le dispositif n’est pas efficace à l’heure actuelle, mais avec l’irruption des caméras mégapixel dans le monde de la vidéosécurité, avec l’augmentation de la vitesse des réseaux, avec la multiplication des points d’analyse, avec l’amélioration des logiciels de traitement de l’image, il peut le devenir. Je pense que dans 15 ou 20 ans, on sera capable d’avoir un dispositif de vidéosécurité qui permette, au niveau d’une ville, de tracer tous les déplacements d’individus.


Comment imaginer cette ville là ?

Il n’est pas forcement nécessaire de se projeter dans l’avenir pour ça. Tracer, on le fait déjà, et plus facilement, avec un téléphone portable : prenez un logiciel de chez Verint, la première société d’interruption de communications dans le monde. Elle a conçu un petit logiciel, que j’ai vu fonctionner, grâce auquel il suffit de brancher une petite antenne sur un ordinateur pour voir défiler tous les numéros de portables des gens dans un rayon de 200 mètres et, en cliquant sur le téléphone qui vous intéresse, écouter et enregistrer la conversation sur votre ordinateur. Quand on sait que cette société est aussi le leader dans le secteur de l’analyse d’image et dans celui de l’analyse d’écoute (détection des mots-clé, des pics de stress, etc.), et utilise des technologies similaires au système Echelon (2), on voit sans peine que tous ces outils convergent pour arriver à établir un maximum de contrôle social.


Oui, mais cette convergence aura des conséquences nouvelles, non ?

La nature a horreur du vide et dans une société sous contrôle, les êtres humains s’adaptent. Tous ne s’adaptent pas, la plupart se soumettront et apprendront à vivre dans une société hypercontrôlée avec des caméras partout mais il y aura, comme dans toutes les sociétés et à toutes les époques, des gens qui contourneront le problème.


Par quel biais ?

Ce sera une prime à l’introspection, ce qui n’est peut-être pas un mal. Le type humain qui va avoir beaucoup de mal à supporter ce contexte, à y survire, est un type humain plutôt extraverti, incapable de maitriser ses émotions, son comportement, etc. Il est clair que les êtres hyper-rationnels introvertis s’adapteront beaucoup plus facilement à une société hyper-normée comme celle là. C’est comme ça.

Par ailleurs, on est encore aujourd’hui dans l’anxiété du système informatique qui crash potentiellement, mais bientôt plus rien ne crashera, la stabilité sera totale et la perte des données sera impossible, pour vous comme pour les gens qui vous surveillent. Viendra donc un moment où il sera romantique de pouvoir détruire une information, de pouvoir dire ou écrire quelque chose et choisir que cette information ne soit lue que par telle personne. Cette maitrise du flux de l’information – pourvoir dire à qui vous voulez vous adresser – pourrait devenir un jour un luxe. On verra peut-être resurgir des outils de microproduction d’écrits, de sens, à durée de vie volontairement limitée, voire à quantité limitée. Les vieux matériaux qui se dégradent redeviendront essentiels. Mais là on est plus à 150 ans qu’à 40 ans.

Bref, il y aura toujours des êtres humains pour contourner le dispositif. Ce seront soit les plus inintéressants pour le système – les déclassés à petit QI extravertis – soit les plus intelligents, introvertis, hypertechnologiques. Au milieu, la catégorie centrale qui tiendra énormément de place restera globalement sous contrôle.


Les robots ?

Oui, on peut voir ça comme ça, en même temps ça correspond malheureusement à un besoin profond, c'est-à-dire le besoin de pouvoir emmener ses enfants à l’école sans qu’ils risquent de se faire violer ou trucider, etc. C’est un besoin que l’on ne ressent pas trop dans ce quartier [NDE : près du jardin du Luxembourg] mais dans certains quartiers ça se ressent vraiment. Pouvoir sortir de chez soi sans se faire agresser verbalement dans la cage d’escalier, c’est un besoin fondamental.


Plus prosaïquement, quel est l’historique de la vidéosurveillance ?

C’est un marché qui a 30 ans en France. Au départ, les caméras c’était de gros trucs, ce que l’on appelait les « caméras à tubes », c'est-à-dire de gros blocs horriblement chers que seule l’armée pouvait se permettre d’avoir. Les images étaient de bonne qualité car analogiques. On les a utilisés pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui : avec l’idée que plutôt que d’avoir un plancton en train de surveiller sans arrêts la même chose, le type assis au chaud sur son fauteuil aurait une capacité de concentration supérieure et serait plus efficace. La caméra remplace à l’origine le militaire dans sa guérite. Petit à petit, sans opposition – à part des comités récents et dont le niveau argumentatif est le plus souvent faible et épidermique –, ces technologies se sont développées. On est passé d’image de très bonne qualité difficiles à enregistrer – sur bandes – à des stockeurs numériques il y a 15 ans – les images étaient encore très lourdes. Puis des courbes se sont croisées, c'est-à-dire que, simultanément, les images ont pesé de moins en moins lourd – les technologies de compression se sont affinées –, les capacités des disques durs sont devenues de plus en plus grosses, les réseaux ont permis de véhiculer de plus en plus de données, etc.

Mais, encore une fois, le dispositif actuel est très imparfait et seul le passage aux caméras mégapixel – conditionné par de meilleures capacités de stockage – fera du dispositif de vidéosécurité un outil de contrôle social efficace.


Et qui furent les utilisateurs après l’armée ?

Les aéroports, ce genre de choses, les grandes surfaces il y a 20 ans, puis les sièges de grandes entreprises, et maintenant c’est un peu tout le monde. Mais les villes en France sont très sous-équipées : il n’y a toujours pas de filière de formation en vidéosécurité en France, ni de revue technique de vidéosécurité, mais seulement des revues qui sont des supports de publicité où chacun dit qu’il est le meilleur, le plus beau, le plus grand. Il n’y a aucune norme. Sarkozy essaie d’en mettre en place à la suite de Pasqua qui en 95-96 disait, en gros, qu’il était interdit de mettre des caméras dans les toilettes – je synthétise. Les normes fixées par Sarkozy sont imprécises et font marrer tous les professionnels, toute la planète, mais ça a le mérite d’exister. Aujourd’hui le métier n’existe pas, il n’y a que des personnes dans mon genre qui s’improvisent spécialistes de la question. Je suis considéré avec quelques autres comme un très bon spécialiste mais c’est un métier qui se construit, sur lequel il n’y a pas de filières de formation, ni de normes gouvernementales. Les intervenants ne sont pas contrôlés.


Donc la vidéosurveillance n’est pas elle-même surveillée ?

Ca dépend, car c’est une technologie à la portée de tout le monde, financièrement et techniquement : tout le monde va pouvoir surveiller tout le monde.

On va multiplier les points d’entrée d’information car chacun va chercher à se protéger des abus des autres. Et même quand vous ne voudrez pas vous protéger, le fait que quelqu’un puisse chercher à vous mettre en cause à l’aide d’une information fera que vous aurez besoin d’avoir votre propre source d’information à confronter : par exemple, aujourd’hui, aux États-Unis, un type glisse sur une rigole d’huile échappée d’un bidon dans un couloir, il fait un procès à l’entreprise. Si l’entreprise n’est pas capable de prouver que le bidon d’huile a été posé réglementairement et pas sur le côté par son manutentionnaire, elle risque 3 millions d’euros de dommages et intérêts. Ca peut valoir le coût de mettre des caméras…


Et ça peut aussi valoir le coût de manipuler l’image a posteriori, de la falsifier, non ?

Il y a des technologies qui permettent de vérifier les informations enregistrées, par exemple la stéganographie qui consiste à passer des messages derrière des images : vous envoyez l’image de Claudia Schiffer en string à un correspondant, et derrière, ça vous ressort un texte invisible contenu dans l’image authentifiant celle-ci. On est capables de faire la même chose en vidéo : par exemple on met un logo à l’arrière-plan de toutes les images enregistrées, qui couvre la quasi-totalité de l’image, et qui est invisible à l’œil nu. Si une personne veut faire comme Staline sous les purges, disparaître les gens sur les photos, alors il manquera un bout du logo d’arrière fond que personne ne voit, mais dont un logiciel permet de retrouver la présence.


Mais toutes ces techniques d’authentification ne sont elles pas précisément ce qui rend la vidéo dangereuse : un sait qu’un écrit peut être un faux, on accorde plus de foi à une image, et plus encore de foi à une image munie de l’invisible logo. Donc le danger de la falsification s’accroit.

Comme toujours, les gens qui manipuleront la technologie, et qui auront suffisamment d’intelligence pour la manier plus et mieux que les spécialistes auront du pouvoir.


Mais ce qui sera inédit, c’est le crédit que l’on accorde à ce type d’informations.

Avant, il suffisait qu’une information soit relayée par le curé ou le maire pour faire passer n’importe qui devant les tribunaux. Le crédit, venait de la fonction sociale de la personne. Le témoignage du paysan n’avait, malgré les apparences, pas la même valeur que celui du notable.


Il y a tout de même quelque chose d’inédit. On sait que la maire ou le curé peuvent mentir, on n’en croit pas l’image authentifiée capable. C’est la notion même de témoignage qui se modifie…

Oui.

Le meilleur conseil à donner, pour revenir à votre sujet, aux gens qui comme vous sont contre la vidéosécurité, c’est de détenir en la matière des compétences faramineuses : il y a une façon simple de combattre la technologie, c’est de la connaitre. On ne peut maitriser sans connaitre.

L’arme ne sera alors plus celle du ressentiment. Donc, maîtrise toujours. Il faudra être le plus fort, connaître et maîtriser ces technologies, être capable de les inverser, de les retourner contre les gens qui veulent les mettre en œuvre contre vous. C’est l’histoire de l’espèce humaine depuis le début.

Je comprends à quoi vous faites référence : il y a des risques, oui, évidement. La question sera : qui va s’en servir ? Mais ces technologies sont disponibles pour tout le monde, il n’y a pas de laboratoires secrets qui élaborent des technologies qui sont accessibles qu’aux gouvernements. Vous voulez savoir quels sont les outils ? Vous faites le salon Milipol (3), le salon de la sécurité intérieure des États. Et là vous avez toutes les technologies disponibles, avec des sociétés qui vous fournissent leurs catalogues, les normes les caractéristiques, les taux de réussites, etc.

Tous les systèmes ont des défauts, vous pourrez alors les repérez pour combattre.

Par exemple, les opposants à la vidéo-sécurité résisteront en montant des sales coups de communication noire : montrer qu’un type a été mis en cause à partir d’une image falsifiée pour tenter de décrédibiliser l’outil.

Autre exemple : il faut savoir que n’importe quel système est capable de vous détecter une perte de signal vidéo s’il n’y a plus de signal vidéo qui passe mais que la quasi-totalité des systèmes ne savent pas détecter une obstruction de caméra. Il suffirait que quelques centaines de personnes en France, munies de bombes de peintures, s’en prennent systématiquement aux caméras plutôt que de faire les cons à taguer n’importe quoi sur les murs. Si les caméras étaient, à grande échelle, systématiquement obstruées, le coût d’entretien des systèmes de vidéosurveillance arriverait à un tel niveau de prix que vous verriez si c’est encore un investissement intéressant... Vous pouvez ruiner une technologie comme ça.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’une technologie est crédible ou pas selon des données d’abord économiques – le rapport entre ce qu’elle coûte et ce qu’elle « rapporte », c’est à dire ce qu’elle permet d’éviter. Ca se fait sur ces bases économiques, et il n’y a pas d’idéologie de la vidéosécurité. Les gens sont pragmatiques : ils mettent de la vidéosécurité car ils savent que cela fera baisser leur prime d’assureur. Ce système fonctionne sur une économie. Si vous voulez vous attaquer à ce système, attaquez vous à son économie. Arrangez-vous pour qu’il coûte beaucoup plus cher qu’il ne coûte aujourd’hui. C’est tout.

Combattre la vidéo-sécurité, c’est possible, tout est possible, tout est à la portée de tout le monde. Simplement, on ne peut pas le faire en utilisant des armes comme la dérision ou l’humour – avec lesquels on se fait plaisir. Si les crétins chevelus, bornés, bobos, et hilares, qui gémissent que la vidéosurveillance ce n’est pas bien, avaient eu de la jugeote, ils auraient sortis des dossiers et auraient cassé tout ça très vite. Mais ils ne raisonnent pas comme ça.

La convergence sera opérationnelle dans 10 ans, et dans 20 ans on a des chances d’avoir un système réellement dangereux. D’ici là, le meilleur conseil à donner à ceux qui sont contre : comprendre la technologie si on veut la combattre. L’effet positif immédiat en sera une approche plus pragmatique et moins religieuse de cette technologie et dans le cas des collectifs anti-surveillance ce n’est pas du luxe …

L'un des résultats des expériences du docteur Duchenne de Boulogne

fig. 2, L’un des résultats des expériences du docteur Duchenne de Boulogne

1. Gracian, L’art de la prudence, Maxime 297 :
«  Faire tout, comme si l'on avait des témoins.
C'est un homme digne de considération que celui qui considère qu'on le regarde, ou qu'on le regardera. Il sait que les parois écoutent, et que les méchantes actions crèveraient plutôt que de ne pas sortir. Lors même qu'il est seul, il fait comme s'il était en la présence de tout le monde, parce qu'il sait que tout se saura. Il regarde comme des témoins présents ceux qui, par leur découverte, le seront après. Celui-là ne craignait point que ses voisins tinssent registre de tout ce qu'il faisait dans sa maison, qui désirait que tout le monde le vît. »

2. Système mondial d’interception des communications privées et publiques, élaboré par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, dans le cadre de l’UKUSA Agreement.

3. Dans le cadre du salon Milipol, le 9 octobre 2007, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, déclarait : « Dans un monde ressenti, et à juste titre, comme incertain, la Sécurité (sic) est la préoccupation première des citoyens. Elle est la bataille du XXIe siècle. Elle est le premier des Droits de l’Homme (…) Nos systèmes de sécurité doivent constituer un bouclier sans faille que j'appellerai le continuum de la Sécurité. »

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