IRONIE numéro 18 (Mai 1997)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> IRONIE numéro 18, Mai 1997

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PAR DELÀ LA FORME ET LE FORMOL

"Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme". La vie n'est autre que le laboratoire d'une chimie perpétuelle où l'immuable n'existe pas. Comment croire à un éternel lorsque rien de ce qui est ne demeure stable ? Le mouvement est le maître mot qui régit toute chose, inerte comme animée, par le biais de la métamorphose. Souvent cependant, la lenteur de la métamorphose la rend imperceptible : la terre donne d'elle une apparence impassible, à moins de la sentir trembler, de voir jaillir son bouillonnement interne d'eau brûlante, de lave, de pierres ou de fumées. A notre propre échelle, le corps, en devenir galopant, change d'une minute à l'autre... Digestion, mouvement qui sculpte, respiration, le transforment sensiblement tandis que le temps dissimule l'action qu'il opère sur lui. Ainsi la forme n'existerait pas puisqu'elle se déforme en permanence. Le formol qui croit fixer ralentirait seulement la métamorphose -la métamorphose d'une chose encore reconnaissable. Mais se voir radicalement, promptement différent, voilà ce que l'imaginaire humain a inventé. Et la littérature n'a pas manqué de le décliner sur divers modes : la métamorphose surprend et dépasse toujours sa victime, elle frappe, d'origine surhumaine inconnue ou divine. Suivent en général les tribulations de l'être transformé dont l'esprit doit s'accommoder avec sa nouvelle "peau". Sans forcément changer de forme, l'être peut se présenter d'une autre façon, selon l'angle de vue qu'il offre; c'est alors une question de facette. Les facettes régissent l'ensemble de la perception en la multipliant à l'infini, comme Henri Michaux l'a exprimé dans la postface de Plume : "Moi n'est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, dans un autre art) et gros d'un nouveau personnage qu'un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l'exclusion du précédent et, à l'étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué. (...) MOI est une question d'équilibre". Moi, à l'instar de toute forme, est aussi une question de déguisement, tout comme l'ironie est un revêtement qui modifie l'idée, l'habille de manière perçante et pétillante. L'ironie métamorphose par sa nature vive; elle incite à la légèreté, l'inconstance. Schlegel, qui insiste sur sa maturation et son renouveau continuels dans Philosophische Lehrjahre, voit en elle un mouvement de la pensée "en plusieurs cycles, toujours plus large et plus grand. Quand le but est atteint, elle devrait toujours repartir du début -alternant entre le chaos et le système, préparant le chaos pour le système, puis revenant au chaos."

L'ironie s'érige pour lui comme le non-figé par excellence, la recherche incessante, à tel point qu'il la pense comme "le devoir de toute philosophie qui n'est pas encore un système." L'ironie motrice est l'antidote du langage contre la monotonie ambiante. Et puisqu'il faut chercher à changer les choses pour avancer, elle évite de s'engluer dans l'ennui et les idées préconçues.

Delphine Lesbros

 

CRÉER

"Créer -c'est la grande délivrance de la douleur, et l'allégement de la vie. Mais pour que le créateur soit, il faut beaucoup de souffrances et de métamorphoses. Oui, il faut dans votre vie beaucoup de morts amères, ô créateurs ! C'est ainsi que vous serez les défenseurs et les justificateurs de tout le périssable."

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

 

SORTIR DE LA TORPEUR

"(...) Pygmalion se rend auprès de sa statue de jeune fille et, se penchant sur le lit, il lui donna des baisers. Il lui sembla que sa chair devenait tiède. Il approche de nouveau sa bouche; de ses mains il tâte aussi la poitrine : au toucher, l'ivoire s'amollit, et, perdant sa dureté, il s'enfonce sous les doigts et cède, comme la cire de l'Hymette (...). Frappé de stupeur, plein d'une joie mêlée d'appréhension et craignant de se tromper, l'amant palpe de nouveau de la main et repalpe l'objet de ses voeux. C'était un corps vivant : les veines battent au contact des pouces."

Ovide, Les métamorphoses

 

SEIN PÉNIS

"Les docteurs soutiennent maintenant que la peau plissée, grenue, du tétin - qui, il faut le reconnaître, est au toucher d'une sensibilité exquise que ne possède aucun tissu du visage, pas même la muqueuse des lèvres - s'est formée à partir du gland du pénis. L'aréole froncée et rosâtre qui entoure le tétin est, d'après eux, la tige du pénis métamorphosée par l'invasion d'une sécrétion volcanique de fluide "mammogénique" provenant de la glande pituitaire."

Philip Roth, Le sein

 

MUTATIONS DU LANGUAGE

"Tout cela s'exprimerait non en un langage unique, mais en plusieurs, lesquels à leur tour s'étendraient indéfiniment, puisqu'ils varient constamment de siècle en siècle, et de pays en pays, en raison du mélange des peuples que les guerres et autres accidents brassent continuellement ensemble. Ces mêmes langages sont susceptibles de tomber dans l'oubli, étant mortels comme toute chose créée."

Léonard de Vinci, Carnets, "Des muscles moteurs de la langue"

 

TRANSMIGRATIONS

"Je touchais à l'heure où je devais être un gros animal. Je devins loup, et le premier tour de mon métier, fut de manger un philosophe ancien qui paissait, sous la figure d'un mouton, dans une prairie. Après plusieurs changements, je fus fait ours. Mais j'étais si las d'être bête que je songeai à bien vivre et à voir si, par ce moyen je n'obtiendrais pas de revenir homme. (...)Il aurait été à souhaiter, lorsque je devins homme, que j'eusse eu autant de vertu que lorsque j'étais une grosse bête. Mais je ne me trouvai plus la même tranquillité d'esprit, ni cette liberté de raisonnement, cette sagesse et cette prudence que j'avais eues. Au contraire, j'étais plein de passions, de caprices et de contretemps. (...) ayant continuellement changé, je ne me regarde pas comme un individu. J'ai été très souvent fripon, assez rarement honnête homme."

Montesquieu, Histoire véritable

 

ENFANT DE SON ŒUVRE

"Enfin, est-ce nous qui créons la forme ou est-ce elle qui nous crée ? Illusion : nous sommes en même temps construits par notre construction."

Gombrowicz, Ferdydurke

 

L'ÂNE ET LA FEMME

"M'embrassant de façon fort étroite, elle me reçut tout entier, oui, tout entier. Et, chaque fois que, pour ne pas lui faire mal, je reculais la croupe, chaque fois, elle se rapprochait, en appuyant de toute sa force et, me saisissant le dos à pleines mains, resserrait son étreinte et se collait à moi de plus près encore, au point, par Hercule, que je croyais même être en deçà de ce qu'il aurait fallu pour lui donner tout son plaisir et que je pensais que la mère du Minotaure n'avait pas joui pour rien de son amant mugissant."

Apulée, L'âne d'or ou Les métamorphoses

 

RECETTE

"Prends du sang humain très pur et rouge d'hommes de vingt-cinq à trente ans, et prends cinq livres de sperme d'un poisson que l'on nomme baleine et autant de moelle de taureau, ou bien de cerf mâle, et mets-les à distiller : la première eau qui sortira sera blanche, la seconde couleur citrine et épaisse, la troisième et dernière sera aussi très rouge et épaisse. Mais fais bien attention à ce que le flacon soit bien serré et fermé, afin de ne pas le respirer, car il en sortira une puanteur de nature à tuer un homme ou au moins lui faire beaucoup de mal. Et le dernier liquide qui en sortira sera de l'huile, que tu recueilleras avec un récipient bien fermé comme indiqué ci-dessus, afin que nulle part elle ne reflue dans le ballon. Et cette huile (...) ne laisse pas vieillir l'homme, et au contraire qui l'utilise voit sa vie s'allonger merveilleusement (...). "

Rosselli, Della summa de i secreti universali (1619)

 

FORMES EN TRANSE

"Et il y a un point phosphoreux où toute réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, -et par quoi ??- un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles."

Antonin Artaud, Le Pèse-Nerfs

 

INCONSTANCE

Etienne Durand, Stances à l'Inconstance

 

JEUX DE SEXES

"J'attends hier une femme, je cesse d'être homme : j'attends un homme à cette heure, je cesse d'être femme. Je crois qui, si j'attendois maintenant un hermaphrodite, je deviendrois neutre."

Alexis Piron, Tirésias (1722)

 

RESTAURATION DE SOi

"Les autres forment l'homme; je le récite et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j'avais à façonner de nouveau, je ferais vraiement bien autre qu'il n'est. <Maintenant>, c'est fait. (...) Le monde n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. (...) Je ne peins pas l'être. Je peins le passage : non pas un passage d'âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. (...) <mon âme> est toujours en apprentissage et en épreuve. "

Montaigne, Du repentir (Essais , III, 2)

 

QUESTION

"Après tout, qui est le plus grand artiste, celui qui imagine la prodigieuse métamorphose, ou celui qui se transforme prodigieusement lui-même ?"

Philip Roth, Le sein

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