IRONIE numéro 19 (Mai 1997)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> IRONIE numéro 19, Mai 1997

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COBAYES

Les temps sont aux expérimentations. L'être se mue sans révolte, sans question, en cobaye, au sens large ! L'histoire des cobayes s'étend à l'ombre de l'officielle. Je pense à ceux qui devaient goûter les repas du souverain pour savoir si la saveur n'était point empoisonnée ! Honoré de Balzac nous narre une étrange histoire dans son Traité des excitants modernes :

"Voici le résultat d'une expérience faite à Londres. Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels on a donné l'option ou d'être pendus suivant la formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement, l'un de thé, l'autre de café, l'autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût, ni boire d'autres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eût-il fait autant. Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort. L'homme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois. L'homme qui a vécu de café a duré deux ans. L'homme qui a vécu de thé n'a succombé qu'après trois ans. Je soupçonne la Compagnie des Indes d'avoir sollicité l'expérience dans l'intérêt de son commerce."

L'exploitation des cobayes humains, nouveaux esclaves d'un temps technique, a atteint son paroxysme dans le cours du XXème siècle. Une science sans scrupule exerce ses pouvoirs sur les anonymes de la misère. Les hommes et les femmes au chômage qui testent les nouveaux médicaments, les nouveaux aliments avec une bonne rétribution servent la politique des laboratoires les plus cyniques. Le temps de passage de la souris, brebis, ouistiti à l'homme s'est considérablement réduit. De 1932 à 1972, 399 noirs américains ont été privés de soins pour des études sur la syphilis. Les médecins racistes de l'Alabama pesaient à intervalles réguliers les malades en leur refusant tout accès à la pénicilline, dans le seul but d'étoffer leurs recherches scientifiques. Le XXème siècle a vu aussi les camps de concentration, d'extermination et d'expérimentation nazis. Les scientifiques de l'ordre brun ont soumis les corps des juifs, des tziganes à des tortures avant de les tuer en masse; et des expériences autour de la théorie de l'eugénisme ont eu lieu en Allemagne, en Tchécoslovaquie afin de parfaire l'élevage de la race aryenne du IIIème Reich. L'après-guerre a vu un autre type de cobaye apparaître : le consommateur. Une nouvelle génération née les premiers jours de la paix devait être éduquée et bien encadrée au sein de la culture capitaliste. Les baby-boomers ont été les premiers cobayes de la société dans laquelle nous évoluons, emportés par le courant de la spéculation. Ils ont bien eu un sursaut de lucidité en 1968. Ils en avaient tellement profité : les premières voitures, les produits blancs des cols blancs, le confort petit-bourgeois ... Ce n'était pas une prise de position agitée et euphorique des enfants gâtés des trente glorieuses qui pouvait bouleverser l'ordre de la société marchande. Ensuite, les urbanistes du pouvoir, poussés par des rêves collectivistes et manipulés par les industriels du bâtiment, ont construit des tours à la périphérie des grandes villes. Ils ont entassé dans ces boites bétonnées, appelées "cages à lapins", les cobayes urbains. L'expérience a mal tourné et les cobayes commencent à s'agiter autour de leurs cages ! D'autres expérimentations sont en cours ... L'empoisonnement généralisé dû à une nourriture qui part des laboratoires pour finir dans nos estomacs où les germes de l'envoûtement grandissent, l'intoxication de l'information falsifiée (le nuage radioactif de Tchernobyl se serait évaporé ...) font de tous les êtres humains de potentiels cobayes. La viande infectée, on la vend aux pays du tiers-monde. La viande avariée, on la broie, la nettoie à l'aide de gants chirurgicaux pour la remettre sous cellophane avec une nouvelle date de péremption trafiquée. Le temps de l'indigestion est venu ! Il ne suffit pas de dégobiller, il faut résister ...

Contre ces temps morbides de la dépression et du contrôle des esprits, nous préférons appliquer une esthétique de l'expérience intérieure. Soyons l'expérimentateur de notre propre vie, mettons notre curiosité expérimentale au service de la jouissance, glissons entre les ordres, évitons les pièges de la société policée qui tente de nous aseptiser toujours un peu plus. Méfiez-vous de l'hygiène. Souvent, c'est derrière la pureté apparente, les gants caoutchouteux, le décor chimique des laboratoires que se cachent les pires maux. Soyons vigilants et testons de nouveaux plaisirs ...

Lionel Dax

 

CA PUE !

"Tout est devenu si dégoûtant dans ce monde que ce n'est même pas la peine de parler de quoi que ce soit. Notre humanité agonise sous le poids des charognes, sous le chancre du capitalisme où les régimes fascistes suppurent comme des pustules, où l'on entend péter partout les pets puants de la presse pourrie qui jouit dans son propre jus. Il n'y a plus rien à dire. Tout est dit, tout. (...) J'en ai marre d'être convenant. Je vais cracher toute ma bile et tant pis si ça pue et si la pourriture pavoise. Que tout pue, que le monde entier pète et pue, que toute cette putain de purée pue tant qu'elle pourra puer, et après peut-être aurons-nous enfin des parfums; parce que, pour dire la vérité, moi, je n'en peux plus dans ce monde qui pue. Tous ces pauvres petzouilles ne voient pas combien puent les cloaques, combien puent tous les mensonges démocratiques."

Stanislaw Ignacy Witkiewicz, Les Cordonniers, Acte I (1934)

 

SENS À AIGUISER

"Je suis un corrompu des civilisations; et je ne le cache pas. J'aime, j'adore la beauté sous tous ses aspects. J'ai des sens que je cherche sans cesse à aiguiser et tous, je suis un gourmand enthousiaste, un gourmand solitaire qui mange pour manger, pour sentir les exquises sensations des nourritures saines, pour percevoir les saveurs diverses, les arômes légers, les parfums fugitifs d'aimer."

Guy de Maupassant, Lettres à Gisèle d'Estoc

 


L'APPETIT VIENT EN BAISANT

 

DANSES SEXUELLES

"Elle s'étendait la face contre terre, de tout son long, découvrait ses hanches. Puis elle remplissait de boisson deux verres, les plaçait chacun sur le sommet d'une de ses fesses, qui tremblotaient à chaque mouvement tant elles étaient grasses. Ensuite, elle secouait ses deux fesses ensemble avec habileté, de façon symétrique afin que les récipients vinssent à s'entrechoquer, tout en restant sur sa croupe, au sommet de ses fesses. C'était là un spectacle qui remplissait l'esprit de stupeur, un spectacle qui surprenait les regards. Tout en agissant ainsi, elle chantait ces strophes :

Ali Al-Baghdâdî, Les fleurs éclatantes dans les baisers et l'accolement (XIV s)

 


Voir, ouïr, parler : matamore, je mate à mort

Adrien Pwatt

 

NOUVELLE TRINITÉ

"Quand il y aura un vrai médecin philosophe, chose qui ne se voit guère, il pourra faire une puissante étude sur le vin, une sorte de psychologie double dont le vin et l'homme composent les deux termes. Il expliquera comment et pourquoi certaines boissons contiennent la faculté d'augmenter outre mesure la personnalité de l'être pensant, et de créer, pour ainsi dire, une troisième personne, opération mystique, où l'homme naturel et le vin, le dieu animal et le dieu végétal, jouent le rôle du Père et du Fils dans la Trinité; ils engendrent un Saint-Esprit, qui est l'homme supérieur, lequel procède également des deux."

Charles Baudelaire, Du vin et du Hachisch,
comparés comme moyens de multiplication de l'individualité

 


"Ne vous laisser jamais mettre au cercueil"

Antonin Artaud, La conférence au Vieux-Colombier

 

ESTOCADES ÉROTIQUES

Gisèle d'Estoc, Cahier d'amour

 

ÊTRE RÉSISTANT

L'Afghanistan sombre dans une caricature du fanatisme islamiste. Les taliban prennent petit à petit le contrôle du territoire et leurs préceptes érigés en lois sont autant d'inepties rigides. Se raser les couilles, la toison bouclée du pubis, les poils indignes des aisselles, et se laisser pousser la barbe, insigne du clan. L'offensive des taliban est largement financée par les Etats-Unis, via le Pakistan et l'Arabie Saoudite. Contre cet acharnement maîtrisé par les occidentaux de fomenter des Etats islamistes à la botte de l'Arabie pétroleuse, un homme résiste dans les montagnes. Le commandant Ahmed Shah Massoud, le "lion du Panjshir", ne se résigne pas à voir son pays manipulé par des forces extérieures. Nous tenons à soutenir ce chef de guerre. La beauté de son visage qui semble taillé dans les hauts rocs neigeux dégage une humanité en révolte, une ironie en lutte.

Li. D

 

HAINE DU STYLE

"Et plus que jamais je crois à la haine inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1. le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2. le gouvernement, parce qu'il sent en nous une force, et que le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.

Les gouvernement ont beau changer, monarchie, empire, république, peu importe ! L'esthétique officielle ne change pas. (...) Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous convaincre.(...)

La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie.

Je t'embrasse
Ton vieux"

Gustave Flaubert, Lettre à Guy de Maupassant du 16/02/1880

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