IRONIE numéro 55 (Juillet-Août 2000)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> IRONIE numéro 55, Juillet-Août 2000

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Extrait de la pièce de théâtre
«LOIN DES AUTRES» (avril 2000)
Farce tragique en cinq actes de
Lionel Dax et Hervé Rouxel

ACTE III


Scène 1

Le cabinet particulier de Théo, au ministère. Un immense bureau sur lequel est posé un téléphone. Des dossiers. Quelques fauteuils. Théo et Cléa sont au centre de la scène. Deux attachés ministériels gesticulent autour d'eux.

PREMIER ATTACHÉ, hurlant — La guerre !
SECOND ATTACHÉ, idem — La guerre !
THÉO, l'air vicieux — Eh oui, c'est la guerre ma chère, ne te l'avais-je pas prédit ?
PREMIER ATTACHÉ, en sautillant — Boom !
SECOND ATTACHÉ, en s'écrasant — Ah... J'étouffe !
THÉO — Messieurs, s'il vous plaît...
CLÉA — Cette guerre a l'air de vous enthousiasmer...
THÉO — Évidemment. Le général Macoco s'est enfin saisi du pouvoir. Les mines d'uranium nous tendent les bras...
PREMIER ATTACHÉ, imitant le bruit d'une mitraillette — Tataratata ! Tataratata...
SECOND ATTACHÉ, succombant sous les balles — Ah ! Ah...
THÉO — Sans compter que nous avons vendu pour plus d'un milliard d'armes de poing, de chars, et de bombes... à gaz !
CLÉA — A ce propos, quand comptez-vous lancer les bombes... à gaz ?
THÉO — Demande-le à Macoco, ma chère... Le joujou est entre ses mains à présent...
CLÉA — Quoi ! Vous lui faites confiance ?
THÉO — Une entière confiance. Macoco est une force de la nature, élevé à Saint-Cyr, fougueux à souhait, sanguin, pour ne pas dire sanguinaire... Cependant, il nous obéit au doigt et à l'œil. Il vit de nos crédits !
Les deux attachés ministériels rampent vers le devant de la scène.
PREMIER ATTACHÉ — Ils ont lâché les gaz !
SECOND ATTACHÉ — C'est pas qui puent, c'est qui tuent...
CLÉA, ironique — Bravo, vous faites de bonnes affaires au ministère !
THÉO — Ah, ce n'est pas une guerre mondiale, mais cela remplit quand même les caisses... Je te sens amère, ma petite Cléa ?
CLÉA — Tu ne m'aides guère... J'attendais plus de notre longue amitié !
THÉO — Qu'est-ce qui se passe, Cléa ? Prothéus ne gaze plus...
PREMIER ATTACHÉ, les mains en porte-voix — Au nom des Accords Internationaux, cessez le feu !
SECOND ATTACHÉ, faisant semblant de lancer un projectile — Boom ! O.N.U., doigt dans le cul !

Le téléphone sonne. Théo décroche.
THÉO — Bien, faites-le entrer. (aux attachés) À la fin, calmez-vous, messieurs ! Et puis veuillez nous laisser seuls...

Les deux attachés ministériels sortent.


Scène 2

Pierre pénètre dans le cabinet du secrétaire d'État.
THÉO — Et bien Pierre, entrez donc ! Je ne vous présente pas la belle Cléa, égérie du Parti...
PIERRE — Bonjour Cléa...
THÉO — Je ne me trompe pas, vous vous connaissez ?
CLÉA — Oui, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois... À l'Union du Centre !
THÉO — Pouah ! Il n'y a pas de centre... Ça tire de tous les côtés, mais jamais au milieu. (catégorique) Nous allons perdre ces élections, et dans ce remue-ménage, je risque ma place...
PIERRE — Allons, Théo ! Rien n'est joué, il reste encore une bonne semaine avant les urnes. Et les électeurs sont si versatiles : un coup à droite, un coup à gauche...
THÉO — Jamais au centre. Je n'ai que dédain pour toutes ces brebis qui changent de pâturage au gré des promesses...
CLÉA — Le S.M.I.C. à dix mille francs, la semaine des trois jours, la retraite à quarante cinq ans, tout celà devrait suffire...
THÉO — Oui, ça suffit les promesses... Les électeurs n'en veulent plus ! (il saisit ue feuille sur son bureau) Moins d'un électeur sur dix croit à nos explois démagogiques. Prenez-en pour preuve ce sondage qui, heureusement, ne sera pas publié. Nous allons perdre. Oui, oui, nous allons perdre.
PIERRE — Mais il reste des solutions de dernière minute, pour faire mentir les sondages...
CLÉA — Bourrer les urnes !
PIERRE — Trafiquer les listes...
CLÉA — Faire voter les morts !
PIERRE — Dépouiller entre amis...
THÉO — Allons ! Nous sommes l'Union du Centre, pas l'Union du Crime... C'est gentil de votre part, mais vous ne me proposez que des pratiques mafieuses...
CLÉA — Ce ne serait pas la première fois que tu utilises ce genre de procédés. Je crois me souvenir qu'aux dernières législatives, il y avait eu tout un...
THÉO, l'interrompant — Ah ! Ah ! Et bien Cléa, ma petite, ne devais-tu pas partir ? (il lui parle comme à une petite fille) Tu me disais tout à l'heure que tu ne pouvais pas rester plus de dix minutes. (chuchotant, comme pour un grand secret) Tu avais un rendez-vous... (il la gronde) Il ne faut pas te mettre en retard, mon petit chat ! (il l'entraîne vers la sortie) Je vais demander à mes assistants de te raccompagner jusqu'à l'accueil. (il sonne) Le ministère est un tel dédale... Un vrai labyrinthe !

Les deux attachés ministériels entrent.
PREMIER ATTACHÉ— Vous désirez quelque chose, Monsieur...
THÉO — Voulez-vous raccompagenr Mademoiselle jusqu'à l'accueil.. Elle dit qu'elle a peur de se perdre...
CLÉA, soufflée — Oh !
SECOND ATTACHÉ — Naturellement. C'est si grand ici, et puis avec tous ces couloirs... (il invite Cléa à le précéder) S'il vous plaît...
THÉO — À très bientôt ma chère Cléa !
PIERRE — Au revoir.
CLÉA, outrée — Eh bien, si c'est comme ça, au revoir messieurs !

Les deux attachés sortent avec Cléa.


Scène 3

THÉO — Ah ! Nous voilà enfin seuls, Pierre... Un cigare ?
PIERRE, refusant — Merci.
THÉO , s'allumant un cigarillo — Cette petite Cléa est superbe, mais harassante... Comment la trouvez-vous ? Elle vous plaît, n'est-ce pas ! Plus d'un est tombé dans ses filets...

Silence.
THÉO, dirigeant Pierre vers l'avant-scène — Venez avec moi...
PIERRE — Pourquoi m'emmenez-vous ici ?

Le rideau se ferme derrière eux.
THÉO — Il faut changer de décor...
PIERRE — Pourquoi ?
THÉO — Parce que mon bureau n'est pas fiable : il y a des micros, et on pourrait écouter notre conversation. N'oubliez pas que nous sommes aux affaires étrangères ! Ici, personne ne nous entendra... (un ton plus bas) Alors, comment s'est déroulée l'opération ?
PIERRE — Bien.
THÉO — Il n'y a pas eu d'incident ? On ne vous a pas vus au moins...
PIERRE — Faites-moi confiance.
THÉO — Et vos hommes de main... Ne vont-ils pas nous dénoncer ?
PIERRE — Ce sont des criminels.
THÉO — Précisément ! Comment pouvez-vous avoir tant d'assurance ?
PIERRE — S'ils parlent, c'est la prison. Ils n'ont aucun intéret à ébruiter l'affaire. Du reste, ils ne vous connaissent pas. Ils ont été payés pour leur besogne, et ne veulent rien savoir ni du pourquoi, ni du comment. Sur ce point là, ils sont honnêtes...
THÉO — Eh bien, où l'avez-vous enterré ?
PIERRE — Dans la forêt de Montmorency.
THÉO — Pas dans une allée, j'espère. Il ne manquerait plus que le bourgeois du dimanche aille heurter notre taupinière. Dans nos forêts, il y a ceux qui se reposent paisiblement, et il y a ceux qui reposent en paix, ne mélangeons pas les genres...
PIERRE — Là où il est, il n'y a bien que le Diable qui pourra l'en déloger.
THÉO — Le Diable n'a rien à voir avec nos affaires... N'avez-vous pas été baptisé, Pierre ? Je revois encore le sacristain m'asperger d'eau bénite... Ou peut-être d'eau du caniveau ! Comment faire la différence ? Il faut attendre de longues années avant de savoir si l'on a été baigné dans de l'eau sacré, ou dans de l'eau croupie... (il sort un papier de sa poche) Ah, je voulais vous lire ceci, j'ai découpé cet entrefilet dans la rubrique «Faits Divers», ce matin... (ton officiel) «La disparition du petit Loïc Gaillac, âgé de onze ans, a été signalée ce matin au commisariat de La Plaine, Malakoff. Le signalement de l'enfant a été diffusé dans plusieurs communes environnantes. La police, qui poursuit ses recherches, n'est pas encore en mesure de dire s'il s'agit d'une fugue, ou d'un enlèvement...»
PIERRE — N'ayez aucune crainte, la plupart des enlèvements ne sont jamais élucidés. Quant à ceux qui le sont, ils sont l'œuvre d'amateurs...
THÉO — Je vous dégoûte ?

Silence.
THÉO — Comment pouvez-vous cautionner une telle infamie ? Je vous sens si froid, distant. Décidément, rien ne vous touche...
PIERRE — Je ne suis pas un homme d'état d'âme. Vous êtes responsable de vos actes. Votre culpabilité ne m'intéresse pas.
THÉO — Vous êtes impitoyable... Il s'agit d'un crime, Pierre !
PIERRE — De plusieurs, Théo...
THÉO — Quand on aime, on ne compte pas...

La lumière va décroître, jusqu'au début de la tirade de Théo, durant laquelle il y aura une douche sur ce personnage. Pierre restera plongé dans le noir.
PIERRE — Quel ton léger pour des actes si graves...
THÉO — J'aime le beau. J'aime la fragilité. J'aime l'harmonie. J'aime le printemps... J'aime les enfants. (silence) C'est extraordinaire ! J'aime les enfants... (diction lente, chaque adjectif est précédé d'un temps) Lorsque je caresse leur peau tendre, que je respire leur parfum frais, je sens monter en moi un désir malsain. (il lève la tête vers le ciel, comme le font les aveugles) N'est-ce pas, Pierre, que c'est abominable... Pierre ? Je ne vous entends pas... (il étend les bras autour de lui, pour essayer d'atteindre Pierre) Je ne vous fais donc pas réagir ? Car enfin, je les tue ces enfants ! C'est un viol, et c'est un meurtre ! (silence) C'est arrivé, le plus naturellement du monde, comme on se réveille un matin avec un bouton au milieur du front ! (il mime le mécanisme qu'il décrit) Et puis, ce bouton grossit, devient un furoncle, un anthrax, une poche pleine de pus, et finit par vous défigurer...

La lumlère revient progressivement. Pierre réapparaît.
PIERRE — Vous ne devriez pas parler de cette façon, Vous vous abaissez...
THÉO — Je m'abaisse ? Là où je suis rendu, ce verbe ne signifie plus rien... (il empoigne Pierre) Pierre, il me faut votre aide !
PIERRE — Comment ! Mais ne vous ai-je pas déjà aidé plusieurs fois ? Vous savez bien que vous pouvez compter sur moi, et puis je connais quelques jolis coins du côté de Rambouillet...
THÉO, le coupant vivement — Je ne parle pas de ça ! Il y a des bruits qui courent. On parle dans mon dos. Vous comprenez, Pierre, le filet se resserre autour de moi...
PIERRE — Que voulez-vous dire ?
THÉO — On me soupçonne ! Ce n'est plus qu'une question de jours... Sitôt les élections passées, une instruction sera ouverte, j'en suis certain !
PIERRE — Accuser un secrétaire d'État, vous n'y songez pas, qui oserait faire ça ?
THÉO — Qui ? Mais n'importe qui ! Vous imaginez que les hommes d'État sont intouchables ? Cette époque a fini son temps ! Ne voyez-vous pas ces juges qui, leurs études tout juste finies, mettent en examen des dirigeants de multinationales, des ministres, des directeurs... Tous, ils y passent ! L'immunité, ça n'existe plus ! Les huiles doivent dérouiller ! Et vous savez, Pierre, ils éplucheront mes comptes, ils cuisineront mes amis, ils fouilleront mes appartements, et surtout... ils examineront mon sang !
PIERRE — Votre sang ! Pourquoi cela ? Vous êtes souffrant ?
THÉO — Ça n'est pas pour savoir si je suis malade. C'est pour prouver que je suis coupable ! Et ils le démontreront sans peine, car il y a eu cette petite Joséphine dont ils ont retrouvé le corps... Il y a huit ans, mais le temps ne compte pas dans ces affaires là : ils ont les empreintes génétiques du violeur, dans un fichier informatique ! Il n'y aura qu'à entrer les miennes dans leur machine, et le rapprochement sera immédiat ! Les ordinateurs ne font jamais d'erreurs...
PIERRE — Mais alors...
THÉO, saisissant Pierre — Oui, Pierre ! Sans votre aide, je suis perdu !
PIERRE — Mais comment voulez-vous que je...
THÉO — N'est-ce pas vous qui m'aviez parlé d'un de vos amis ? Un sorcier ou une espèce d'alchimiste ?
PIERRE — Un sorcier ? Oh ! J'y suis... Vous voulez parler d'Alphonse ! Mais ce n'est pas un sorcier, c'est un homme de science ! Et oserais-je dire un parmi les plus illustres...
THÉO, excité — C'est ça ! Vous m'aviez agacé plus d'un quart d'heure à énumérer toutes les folles inventions dont cet homme était l'auteur ! Vous vouliez absolument que le ministère fasse l'acquisition d'un de ses brevets... Vous vous rappelez, n'est-ce pas !
PIERRE — Parfaitement...
THÉO — Qu'il était capable d'extraire l'uranium du minerai, par procédé hydraulique !
PIERRE — Bien sûr...
THÉO — De diminuer par dix la quantité de poudre nécessaire à la propulsion d'une fusée !
PIERRE — Il en est capable...
THÉO — De fondre un aliage résistant à la fission nucléaire !
PIERRE — C'est exact.. Pour les abris atomiques, vous n'imaginez pas quel gain...
THÉO, exalté, coupant la parole à PIERRE — Vous souvenez-vous m'avoir dit que votre prodige avait découvert un procédé chimique, permettant de réduire à zéro le risque de rejet en cas de transfusion sanguine, même entre groupes incompatibles...
PIERRE — Oui, je m'en souviens...
THÉO — À la bonne heure !
PIERRE — Cette invention peut permettre de secourir un grand nombre de soldats blessés, simplement avec le sang de leurs propres camarades et... (brusquement révélé) Evidemment, je m'en souviens... Le professeur avait appelé ce procédé le «sang-pour-sang compatible»...
THÉO — Je me fou sde troufions qui pissent de l'hémoglobine à Tombouctou !
PIERRE — Mais nous pourrions donner un autre nom à cette invention... Je vous propose... Je vous propose le «nucléo-brouilleur»...
THÉO — Continuez !
PIERRE — Nucléo-brouilleur, car grâce a cette technique, un individu pourrait, par simple transfusion, échanger la totalité de son sang avec celui d'un autre individu...
THÉO — Encore !
PIERRE — Et de cette façon, s'approprier une identité génétique, qui n'est pas la sienne...
THÉO — Ah ! Voilà, les mots doux que j'avais besoin d'entendre... Pierre, vous êtes mon sauveur ! Il me faut cette invention !
PIERRE — Vous l'aurez...

Il entraîne Pierre vers la sortie.
THÉO — Allez trouver votre savant ! Et dites-lui bien que le temps presse... Qu'il se dépêche !
PIERRE — Mais c'est que...
THÉO — Oui, oui, je sais... L'argent...

Il fouille ses poches et en retire plusieurs liasses.
THÉO — Tenez, je vous ai préparé ceci... Vingt mille pour le petit... Et cent mille pour cette invention ! Je vous en donnerai encore si nécessaire... Vous voyez, je ne suis pas chiche !
PIERRE — Cela me convient... Mais...
THÉO — Dépêchez-vous, le temps joue contre moi !
PIERRE — Mais avec qui allez-vous échanger votre sang ?
THÉO, surpris — Avec qui ? Comment ! Mais avec vous, bien sûr... Je n'ai que vous, Pierre !
PIERRE — Vous ne me demandez pas mon avis...
THÉO — Ne faites pas l'enfant... Mon sang vaut bien celui d'un autre !
PIERRE — Pour le coup, c'est moi qui deviendrais coupable de vos actes...
THÉO — C'est moi qu'on soupçonne, pas vous ! Et puis, vous êtes malin, Pierre... Vous trouverez bien un quidam à qui refiler mon sang... Nous serons innocents, tous les deux !
PIERRE — Mais je suis innocent !
THÉO — Les enfants sont innocents. Passé l'âge de dix ans, il ne reste plus que des coupables ! Maintenant filez... Appelez-moi dès que vous serez prêts ! Et rappelez-vous, rien de compromettant au téléphone : je suis sur écoute...
PIERRE — Aucune inquiétude, je serais prudent...

Pierre sort.

(...)


Scène 5

Le cabinet du docteur Grançon. Un bureau, des chaises, une table de médecine, un paravent, quelques instruments. Le praticien est seul, dos au public. Il se retourne, remonte sa braguette et jette un tube de crème sur le bureau.
LÉOPOLD — Erectogyl ! Qu'est-ce que ce professeur Nimbus a pu mettre dans cette satanée pommade...

On sonne.
LÉOPOLD — Ah ! C'est elle...

Léoplod ouvre la porte du cabinet. Hortense y pénètre.
LÉOPOLD — Hortense, je t'attendais. Comme tu es belle !
HORTENSE, le taquinant — Léopold, vous allez me gêner...
LÉOPOLD, se grattant les parties — Je t'assure, ton corps est un modèle d'esthétisme ! Eh bien, qu'allons-nous lui faire aujourd'hui ? Nous avons travaillé les jambes la semaine dernière...

Elle pose délicatement les mains sur ses seins.
Léopold, hésitant un peu — Les seins ?
HORTENSE — Je veux une poitrine bien ferme ! (rêveuse) Je mettrais ma robe décolletée Christian Dior. Il faut que je sois radieuse...
LÉOPOLD — Radieuse ? (il se gratte) Mais tu l'es toujours... Et puis j'ai une nouvelle crème, c'est un professeur américain qui la fabrique...
HORTENSE — Tiens, Léopold. (elle lui tend un carton) C'est pour toi...
LÉOPOLD — Hein ! Qu'est-ce que c'est ?
HORTENSE — Mon Grand Soir...

Léopold lit le carton d'une main, et se gratte les parties de l'autre.
LÉOPOLD — Quoi ! Tu exposes ! Oh, Hortense, je te félicite...

Hortense ôte ses vêtements.
HORTENSE — C'est le fruit de dix années de taillage, de coups de ciseau, de marteau, de modelage et de soudure... Tu viendras, je compte sur toi...
LÉOPOLD — Je ne raterai pas cette occasion. Depuis le temps que je désire voir tes sculptures... Rodin, Maillol, Carpeaux, Bourdelle...
HORTENSE, l'interrompant — Mon pauvre léopold, tu ne fréquentes que les classiques... Mon art est plus fou ! Je fais partie des «déchesthétistes». L'ordure est un matériau noble par excellence. Ce que la société rejette, moi je le transforme en or ! «La jalousie», avec des pots de yaourt usagés, «la culpabilité», avec des arêtes de poisson, «le désir», avec des sacs en plastique...
LÉOPOLD — Et ta sœur ?
HORTENSE — Ma sœur ? Evidemment, elle sera là... Cléa adore ce que je fais !

Hortense s'allonge sur la table de médecine. Léopold commence à lui masser la poitrine avec la crème du professeur Duclos.
Léopold, se grattant — Tu sais, nous nous sommes un peu disputés l'autre soir...
HORTENSE — Ah, quand ça ?
LÉOPOLD — Pour les dix and de Damien.
HORTENSE — Ah oui... Pardonne-moi, il y avait une soirée au casino !
LÉOPOLD — Je comprend... De toutes façons, c'était très tendu. Et puis, j'ai commis une maladresse : je lui ai parlé de son enfant...
HORTENSE — Il ne fallait pas lui en parlet ! Elle va m'en vouloir. Tu as encore trop forcé, je te connais...
LÉOPOLD — Pas une goutte Hortense, je t'assure ! Je ne bois plus...
HORTENSE — Descends tes mains.
LÉOPOLD — Tu t'es fait faire le maillot...
HORTENSE — C'est bientôt l'été.
LÉOPOLD — Je trouve que les pubis fournis ont leur charme. Un liseron de touffe qui dépasse, c'est comme une promesse...
HORTENSE — Souvent non tenue... (un temps) Reste là.
LÉOPOLD — Où çà ?
HORTENSE, geignant — Là...
LÉOPOLD — Comme ça ?
HORTENSE — Oui...
Léopold, à voix basse — Hortense...
HORTENSE — Modèle-moi !
LÉOPOLD — Depuis longtemps...
HORTENSE — Pétris-moi !
LÉOPOLD — Je veux te dire...
HORTENSE — Je suis glaise !
LÉOPOLD — Combien pour moi tu...
HORTENSE — Fais-moi...
LÉOPOLD — Je n'ose pas, tu es si...
HORTENSE — L'amour !

Leurs bouches se rapprochent, ils s'embrassent.
HORTENSE — Aime-moi, Léopold !
LÉOPOLD — Mais je... Eh bien je...
HORTENSE — Viens...
LÉOPOLD — Hortense... Je t'aime tellement...
HORTENSE — Regarde, Léopold, je suis à toi...

Ils sortent.

(...)


Scène 7

Damien court et se dissimule sous la table de médecine. Noëlle l'appelle de loin, puis apparaît à son tour dans le cabinet de Léopold son mari, un livre à la main.
NOËLLE — Damien ! Damien, où es-tu ? Vilain gredin, où as-tu disparu ? Tu sais, ça ne sert à rien de te cacher, tu n'y couperas pas...

Elle cherche, puis aperçoit le pied de Damien. Elle s'assoit sur la table de médecine.
NOËLLE — Tu sais qu'il faut que tu apprennes cette poésie, sinon ta maîtresse ne sera pas centente, et moi non plus. (un temps) La poésie est un art pur. Les sentiments les plus nobles viennent de la poésie. Les poètes sont pleins de talent... Ils savent assembler des mots pour créer de la musique, des images, et une espèce de rêverie... (un temps) Damien, je sais que tu es sous la table. Sais-tu qui était Arthur Rimbaud ?
Damien, sort de sa cachette et crie joyeusement — C'est un pédé !
NOËLLE, elle se lève — Damien ! Qui t'a dit une chose pareille ?
DAMIEN — Personne. Je le sais, c'est tout...
NOËLLE — Tu te moques de moi ! Je veux savoir qui t'a dit ça !
DAMIEN — C'est papa...
NOËLLE — Oh ! L'ignoble... C'est un gros mot, Damien. Je t'interdis de le répéter ! Tu ne sais pas ce que ça veut dire au moins ?
DAMIEN — C'est un homme qui aime les hommes...
NOËLLE — Rimbaud est un poète ! Et ton père est l'incarnation vivante de la bêtise... Je voudrais que tu cesses de répéter toutes les idioties qu'il te raconte ! C'est entendu ?
DAMIEN — Oui, maman.
NOËLLE — Maintenant, viens t'asseoir, et récite-moi ta poésie avant que ton parrain n'arrive...
Damien, enthousiaste — Il vient quand, Théo ?
NOËLLE — Il vient tout à l'heure. Il faudra que tu sois bien obéissant...
DAMIEN —Chouette ! J'aurai un cadeau ?
NOËLLE — Seulement si tu as sage.
DAMIEN — Je l'aime bien, Théo. Je m'amuse bien avec lui.
NOËLLE — Moi aussi. Je l'aime beaucoup.
DAMIEN — Maman, il est pas marié, Théo ?
NOËLLE — Non, c'est un lâche. J'aime un lâche. (un temps) Viens dans mes bras, mon petit Damien... Tu sais que ta maman t'aime très fort ! Tu es mon amour. Tu es mon seul amour...
DAMIEN — Pourquoi tu dis ça, maman ?
NOËLLE — Damien, promets-moi de toujours penser à moi. Je suis fragile, tu sais... J'ai besoin de ton amour. Je suis si seule... Je veux que tu deviennes grand et fort. Comme ça, un jour, quand je serais vieille, et laide, je pourrai me reposer contre tes bras, m'appuyer contre toi, et sentir ton corps près du mien... Damien, serre-moi fort !

(...) Léopold et Noëlle sortent et font garder Damien par son parrain Théo.


Scène 9

Damien joue avec sa nouvelle voiture. Théo se tient à quelques mètres de lui.
THÉO — Alors, elle te plaît la voiture...
DAMIEN — Elle est super ! Il y a les quatres portes qui s'ouvrent, même le coffre ! Dis, tu m'en offrira une autre ?
THÉO — Oui, je t'achèterai une Jaguar blanche.
DAMIEN — C'est comme une Rolls Royce ?
THÉO — Non, ça va beaucoup plus vite.
DAMIEN — Un jour, j'aimerais bien conduire une Jaguar !
THÉO — Tu aimes la vitesse ?
DAMIEN — Oh oui... Comme sur le grand huit ! Tu y vas toi, à la foire ?
THÉO — Non, je n'ai pas le temps.
DAMIEN — Il y a aussi le train fantôme ! Avec des tunnels. Mais moi, j'ai pas peur du noir...
THÉO — Il ne faut jamais avoir peur...
DAMIEN — tu viens jouer ?
THÉO — Non, il faut d'abord que tu récites ton poème.
DAMIEN — Pas maintenant... Allez, on joue...
THÉO — Tu ne sais pas ta récitation ?
DAMIEN — Si, je l'ai apprise avec maman !
THÉO — Et bien, je t'écoute...

Damien se lève et se tient bien droit, les mains derrière le dos. Pendant qu'il déclame le poème d'Arthur Rimbaud, «Le Dormeur du val», la lumière diminue progressivement.

Douche rouge sur Théo, et douche rouge sur Damien. Rideau.


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