IRONIE numéro 94 (février 2004)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> IRONIE numéro 94, février 2004

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Le meilleur des mondes
ou
L'avenir d'une illusion politique

Sécurité, mon amour
Sécurité, encore et toujours
Sécurité, sécurité chérie !
Que de morts n'a-t-on pas évité en ton nom ?
Sécurité, tu nous mets à l'abri
Sécurité, à l'abri de la vie
Sécurité stop secret défense
Sécurité les quartiers sont bouclés
Restez chez vous, laissez votre téléviseur allumé en permanence
Nous vous tiendrons au courant de la situation
Entre deux spots publicitaires

Sécurité, sécurité, sécurité
Sécurité, je suis terrorisé
Sécurité, j'ai peur de sortir de chez moi
Sécurité 3615 code Samantha
Sécurité, un seul attentat
Et ton règne est assuré pour mille ans
Sécurité, je regarde la télé tous les soirs,
Le journal de 20h, un préservatif sur la tête
En mangeant des chips et du pop-corn
Sécurité, quand tu nous tiens !
Sécurité, ne fais donc pas ton malin !
Sécurité, je surveille mon voisin
Mais je crois qu'il me surveille aussi
Sécurité, j'ai peur, il y a des immigrés partout
Ils viennent jusque dans nos bras
Égorger nos femmes, nos fils, nos compagnes, et voler nos télés,
nos lecteurs DVD et nos portables
Sécurité, il faut sécuriser
Je sécurise, tu sécurises, il/elle sécurise
Nous sécurisons, vous sécurisez, ils/elles sécurisent
Sécurité, il va falloir payer l'assurance-vie sécurité
Sarkorité, reconduis les clandestins à la frontière
A coups de matraque s'il le faut
Un acteur très célèbre
Socialiste convaincu
A même déclaré à la télé
Qu'il fallait bien que quelqu'un fasse le "sale boulot"
"le sale boulot"
Sécurité, il faut aseptiser
Une ville propre, avec seulement de la publicité
Des banques et de l'immobilier
Sécurité, j'ai rêvé de mon village, de son clocher
Et du Maréchal
Oups, je voulais dire du Général
Sécurité, il faut sécuriser le pays et les honnêtes citoyens
Par tous les moyens
Sécurité, on se donne le frisson
On se repasse le grand film, Apocalypse Now
Et moi je prie pour que rien n'arrive
Sécurité, donne-nous notre pain transgénique quotidien
Sécurité=Us Army
Sécurité, délivre-nous du Mal
Get out of here! Security! Shoot this mothafucka! Right now!
Sécurité, votez sécurité !
Vous avez le choix entre le candidat n°1, n°2, n°3, n°4, n°5 etc
Pour la sécurité
Sécurité, tu es notre berceau et notre tombeau
L'Alpha et l'Oméga, la Fin de l'Histoire, le Jugement dernier
Sécurité, tu vises le zéro mort
Comme le ministère de la santé et l'US armée
(zéro mort ou 15 000, on va pas chipoter !)
L'US army, avec ses boys, ces fils de prolos
Qui vont mourir pour les grandes compagnies pétrolières
Après avoir bombardé de dollars les milices locales
Et d'explosifs les civils-crèvent-la-faim
Sécurité, vous êtes tous en état d'arrestation
Sécurité, je t'éclate la tête à coups de crosses de fusil
Sécurité, viva il Duce ! Chirac et Berlusconi !
L'Europe sécuritaire et monétaire
Loin de l'Europe des Lumières
Sécurité, la communauté terroriste internationale
Sécurité, la Société politico-médiatique des Amis du Crime
La Terreur est une idée neuve dans le capitalisme
Son dernier coup de génie pour pouvoir se justifier encore soi-même
Le meilleur des mondes
Contre les barbares, les fanatiques, les bougnoules et les métèques
Sécurité, ton vrai nom est Terreur
Sécurité contre tous les Dark Vador
Sécurité contre la Chine
Sécurité, Auguste Comte et Schopenhauer
Emmanuel Kant et André Glucksmann
Au marché des droits de l'homme
Vous êtes la marchandise idéale
La valeur suprême
Celle qui vaut toutes les autres

Sécurité, sécurité !
Ma sécurité, j'y tiens !
Je proteste pour mon salaire, ma retraite, mon cercueil
Je défile avec des banderoles dans des cortèges funèbres ou débiles
Et au point d'arrivée du cortège je me défile
Sécurité, j'adhère à la CGT. Et je surveille plus que jamais mon voisin.
Sécurité, sécurité, sécurité
Service d'ordre de sécurité
Service d'hygiène alimentaire de sécurité
Service météo de sécurité
Service aéroport de sécurité
Service citoyen de sécurité
Sécurité, micro-fascismes disséminés et banalités
La vie quotidienne au temps de la Sécurité
Avec des citoyens-relais, une politique de proximité,
Un principe de précaution, un devoir de mémoire et des sociologues pour pérorer

Citoyens respectables de la Ve république
De la Restauration Mitterrandienne

Et de la Monarchie Louis-philipparde
Construisons ensemble l'avenir !
Dans le respect et la dignité de l'être Humain
La sécurité de tous et de chacun.

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« On peut imaginer un chaos plein de potentiels : comment mettre en rapport les potentiels ? Je ne sais plus dans quelle discipline vaguement scientifique, on a un terme qui m'avait tellement plu, que j'en ai tiré partie dans un livre, où ils expliquaient qu'entre deux potentiels se passait un phénomène qu'ils définissaient par l'idée d'un sombre précurseur. " Le précurseur sombre", c'est ce qui mettait en rapport des potentiels différents. Et une fois qu'il y avait le trajet du sombre précurseur, les deux potentiels étaient comme en état de réaction. Et, entre les deux, fulgurait l'événement visible : l'éclair. Il y avait le précurseur sombre, et puis l'éclair. C'est comme ça que le monde naît. Il y a un toujours un précurseur sombre que personne ne voit, et puis l'éclair qui illumine. C'est ça le monde. «a devrait être ça la pensée. »

Gilles Deleuze

Debord et Kojève

Nous aurons donc eu la période 1991-2001, de la chute de l'Empire soviétique au World Trade Center. Nous appellerons ironiquement cette période "Fin de l'Histoire". Qu'il y ait eu une guerre civile en Yougoslavie pendant toute cette décennie, un génocide au Rwanda et de nombreuses guerres ailleurs, tout cela n'aura compté pour rien. Le Discours officiel est que l'Histoire a recommencé le 11 septembre 2001.

Comment cela s'est-il concrétisé dans les sociétés occidentales ? De façon très simple : par l'institution officielle de la Terreur.

Le vrai nom de la "sécurité" est Terreur. La Terreur est une idée neuve dans le capitalisme. Or qu'est-ce qu'un régime démocratique et parlementaire qui intègre en lui des formes de surveillance dignes des régimes autoritaires si ce n'est ce que Debord appelait le "spectaculaire intégré" ? C'est seulement à partir du 11 septembre 2001 que le concept peut prendre tout son sens.

L'opposition spectaculaire diffus/spectaculaire concentré est centrale dans le livre majeur de Debord, La société du spectacle. Elle fait la force de toutes ses analyses. Mais en vérité, on ne voit en rien ce qui permettait dans ses Commentaires d'affirmer un dépassement de cette opposition dans un nouveau concept, saisissant la configuration d'une nouvelle époque. On peut y voir au contraire l'annonce de l'effondrement d'une partie du spectaculaire concentré, et son ralliement à l'économie de marché (largement mafieuse, car on est désormais dans une différence de degrés par rapport au spectaculaire diffus, et non plus de régime). La notion de "spectaculaire intégré" est la seule modification que Debord a crû bon d'effectuer avec le temps dans sa théorie. Cela lui a permis ainsi d'entériner sa vision de l'histoire en tant qu' achevée. Car la pensée de Debord en 1967 est déjà une théorie de la fin de l'histoire. Une théorie gnostique et métaphysique. La société du spectacle est sans but, elle ne veut en venir à nulle chose sauf elle même, elle est la Chose même, représentée, et matérialisée dans sa représentation. Elle est une totalité close sur elle-même, et s'oppose à elle-même et en elle-même (diffus/concentré, ouest/est) pour pouvoir se justifier elle-même. Elle est fin de l'Histoire, et se matérialise dans une destruction du temps et de l'espace, par l'établissement d'un présent perpétuel et un urbanisme marchand et sécuritaire. Elle n'est pas avènement du Bien, mais du Mal. Debord est un kojèvien gnostique.

Il peut être paradoxal de rapprocher Debord et Kojève, pour plusieurs raisons, et notamment parce que Debord en 1967 pense encore à des moyens d'ébranler le Dispositif spectaculaire. A juste titre, on sait pourquoi. Néanmoins, c'est déjà la fin de l'Histoire que Debord conceptualise en 1967.
Le livre le montre de bout en bout. Mais hélas ce qui s'est réalisé entre 1967 et 1991 n'est pas seulement l'événement interrupteur, la coupure majeure, mai 68, mais aussi et surtout l'accomplissement planétaire de la Totalité spectaculaire marchande. L'adjudant Debord a crû lui-même à la fin de l'Histoire. Comme si Deux pouvaient fusionner en Un (diffus et concentré en intégré). Debord est un métaphysicien. Un platonicien gnostique. Avec une conception du temps héraclitéenne.

Une nouvelle forme de régime totalitaire

Autant le dire tout de suite : il ne sert à rien de se plaindre du tournant sécuritaire de "nos" sociétés. Il faut bien plutôt lui substituer une analyse méthodique et rigoureuse de ses mécanismes. Notre postulat de départ sera que ces mécanismes ne sont pas autres que ceux du capitalisme, parvenu à une nouvelle phase de développement. Pour le dire en termes situs : la société spectaculaire marchande est devenue visiblement ce qu'elle est essentiellement. Marchande et sécuritaire. Il nous faut donc nommer la Chose : le capitalisme, et son objet a fétiche, notre vieille ennemie, la marchandise. Que l'on ne compte pas sur nous pour partir en guerre contre les moulins à vent du nihilisme. Concept précis chez Nietzsche et Heidegger, il n'est que le concept fourre-tout de leurs suiveurs, ce qui leur permet ainsi la pose révolutionnaire et la critique abstraite du monde, sans prendre de risques. D'ailleurs, c'est bien connu, le nihiliste, c'est toujours l'autre.

Au-delà des circonstances actuelles, et des pseudo-différentes politiques successives, assurant la pérénité du Capital, le 11 septembre 2001 n'a été que le simple prétexte pour déclencher le Dispositif sécuritaire. En ce sens, il constitue une date repère, mais certainement pas une coupure, ni un événement. Il est l'occasion, et non la cause, de l'accélération du capitalisme parvenu à sa phase autoritaire. Le capitalisme se comporte, de manière historique et structurelle, en procès, et non de façon conjoncturelle, comme un système totalitaire par le déploiement d'un système policier ultra-renforcé (le capitalisme est Totalité, la Totalité indépassable. Du moins selon Debord. Raison pour laquelle il est tellement célébré par certains, sans doute). Mais dire "comme" est insuffisant. On se donne le frisson, on est dans un film. Soit. Néanmoins, le film dont vous êtes le non-héros est désormais la seule réalité. Tout dehors, toute extériorité à la fiction socio-marchande est annihilé. Seules prévalent les grandes illusions de la marchandise et de la société. Ce qui définissait le spectaculaire concentré, c'était l'Un de la dictature, fasciste ou stalinienne. Avec le capitalisme spectaculaire intégré, ce sont les micro-fascismes qui émergent sur le plan d'immanence, qui prennent consistance dans la présentation. Tout le monde surveille tout le monde. L'Un de l'Etat assure la cohésion de ce Tout fictionnel et répressif.

Ainsi, on peut voir avec l'expérience des "citoyens-relais" de Douai non seulement le laboratoire d'une dictature micro-fasciste encore plus étendue, mais encore l'aboutissement logique du vocable "citoyen" dans la sémantique spectaculaire. Il trouve ainsi la signification réelle de ce qu'il désigne : le citoyen comme collaborateur actif de la police (« le Panthéon en remontant la rue Saint-Jacques, et le commissariat en la descendant », disait l'autre). En tant que collabo, il s'intègre dans la société du spectacle. L'intégration des sujets larvaires passe par la désintégration des sujets libres. Mais il n'y a pas de sujets libres. Il n'y en aura plus.

Balzac disait que pendant la Terreur ( il est vrai que lui-même détestait le désordre) la police était inutile : tout le monde surveillait tout le monde. L'opposition conceptuelle diffus/concentré peut très bien s'appliquer à la Révolution française. Mais en réalité, il s'agit ici de tout autre chose. Avec l'intégré, on passe, non pas d'une fusion entre diffus et concentré (Deux ne fait pas Un, l'erreur de Debord), mais d'une co-existence du diffus avec le concentré à l'intérieur du diffus (L'Europe, les Etats-Unis), ou à l'intérieur du concentré (La Chine et la Russie post-communistes). En bref, tout le monde surveille tout le monde, mais cette surveillance est elle-même surveillée et coordonnée par une instance plus haute. L'intégré n'est donc pas un règne de l'Un, mais le bouclage en totalité du multiple-minimal-supposé-être-représentant sur le multiple-supposé-être-représenté. La Totalité de cet Un-Multiple fait co-exister les "individus" (sujets larvaires) entre eux, de façon atomisée. Ils sont à la disposition permanente, le stock disponible (et en tant que tels ils doivent être sécurisés) du marché et de ses instruments de régulation et de contrôle. La Totalité du capitalisme mondial intégré assure donc en elle la promotion permanente de l'"individu", assignable à tout moment sur le marché, du citoyen responsable et du consommateur avisé, informé, et indigné quand il le faut. La sécurité concerne avant tout le citoyen et le consommateur. Citoyen/consommateur : on l'aura compris, deux faces d'une même pièce. Le Panthéon ou le supermarché, même loi du lieu.

Le "concept" de sécurité étant très vendeur dans la société spectaculaire marchande intégrée, logiquement, il n'y aura plus d'intégration que dans et par la Terreur. Restez à l'abri. On ne sort pas du Tout. Comme disait Heidegger, "La mort est l'abri suprême". Ce en quoi il était un nietzschéen conséquent, puisque pour Nietzsche la vie est danger.

"Citoyens-relais". Il faudrait aussi examiner de très près ce que recouvrent en réalité les autres termes : principe de précaution, droits de l'homme, devoir de mémoire, politique de proximité, etc. Chaque lieu commun renferme en soi une tyrannie potentielle. Lieux communs, ou slogans idéologiques, martelés à longueur de journées dans les media comme des évidences ou des prescriptions divines. C'est une guerre des mots qu'il faut alors instaurer.

La situation

Le capitalisme mondial vit sur l'exploitation radicale de toutes les ressources naturelles de la planète et de toutes les ressources humaines, actives (la main d'úuvre bon marché dans les pays pauvres) ou passives (le sida en Afrique, les catastrophes naturelles tirées à profit). Le capitalisme mondial ne va nulle part. Son être-là est dans une fuite en avant, il a peur, de plus en plus (et peut-être qu'il mourra de peur). Il lui faut donner un visage à ses ennemis. Il lui faut des ennemis. Ben Laden, comme les farines animales, ne sont que les produits résiduels des sociétés marchandes, devenus incontrôlables dans leurs effets. Le "terrorisme islamiste" est le meilleur allié du capitalisme spectaculaire mondial, son allié objectif, lui permettant de se justifier encore soi-même, là où il est incapable de donner une justification et un sens à l'existence de l'"occidental" moyen, hormis consommer et vivre, vivre comme une larve. Le capitalisme est le système des sujets larvaires, vivotant sur leurs déchets, et se vivant eux-mêmes comme déchets du système. À son service.

"La guerre de la liberté se mène à partir du désordre" (Potlatch n°8, 1954)

Contre la Terreur marchande et sécuritaire, organisons la contre-Terreur. Soyons terribles pour dispenser le Pouvoir de l'être. Si "Sécurité" signifie "Terreur", "contre-Terreur" signifie "résistance". Et n'hésitons pas à renvoyer dos à dos tous les communautarismes instrumentalisés par le Capital. Ironie désormais organisera la résistance, et traitera le problème, mais à sa manière (en cours, un Sade actuel III : "Justine, ou les infortunes de la Sécurité"). Là où toutes les autres revues se taisent lâchement et honteusement face au Pouvoir. Silence proprement effarant (lâcheté ? Indifférence ? Compromission ?). Nous lutterons pour les Lumières, jusqu'à voir vaciller la consistance de l'ordre établi.

L'idéologie sécuritaire comme auto-colonialisme

La France sécuritaire et marchande n'est pas la sauveuse du monde. Les bombardements en moins, il n'y a pas grande différence entre l'American way of Death au Moyen Orient et la French way of Death en Afrique noire. Il faut aujourd'hui lutter contre les défenseurs de l'"Occident" (mot terrible qui doit faire les délices de qui on peut imaginer), de la même façon qu'il a fallu lutter naguère contre les partisans de l'Algérie française. C'est toujours la même guerre, continuée par d'autres moyens. En l'occurrence, économiques et militaires. Marchands et sécuritaires. Il n'est pas exagérer d'appeler ça "néo-colonialisme". L'armée française ne vise pas autre chose en Afrique qu'à sécuriser les "intérêts" de l'Etat, qui ne sont sans doute pas les nôtres. Quand nous disons que "la Terreur est une idée neuve dans le capitalisme", cela n'est pas tout à fait vrai pour les pays pauvres (je ne dis pas "sous-développés", ni "en voie de développement". Je dis "pauvres").

Ironie du sort : Depuis le 11 septembre 2001, par un effet de retour, les sociétés capitalistes"occidentales" se colonialisent elles-mêmes : elles s'imposent à elles-mêmes une dictature sécuritaire, en plus de la dictature économique habituelle sur ses propres pauvres. La paranoïa augmente, le délire s'accroît. Un seul attentat suffira à justifier indéfiniment des mesures "exceptionnelles" de sécurité, qui, en vérité, sont déjà devenues permanentes. La fausse alerte devient permanente.

L'idéologie sécuritaire, c'est la peste à Athènes. À chaque "zéro mort" (slogan plus qu'inquiétant dans la mesure où il pourrait bien désigner en réalité son contraire) c'est un atome de liberté qui se désintègre.

"Les corps, en tant que marchandises, doivent être sécurisés".

Les media : moins que le contenu ou le message, le ton des voix formatées.
Le même ton, la même voix, parlant à travers tous les corps.

Le pouvoir des images vient du son.
Il est très facile de couper le son.

Nous ne voulons pas supprimer les images, abolir la représentation. Nous voulons couper le son.

Le système marchand spectaculaire est l'ennemi de la poésie. Il n'y a pas à céder sur ce point. Encore que celui-ci, en tant que Dispositif technique, porte déjà en lui les possibilités d'une transformation complète de ses données objectives. Là où il n'y a plus de Dehors, le Dehors se recréé et se reforme de façon interne aux dispositions marchandes. C'est la Limite elle-même qui s'efface et disparaît devant la nécessité de parcourir chacune de ces dispositions selon des degrés d'intensité infinis. La technique est encore trop lente. Le destin de toute révolte est désormais lié aux bouleversements techniques contr ôlés et régulés par le dispositif social marchand.

Les trois axiomes fondamentaux :

1) Lutter contre l'idéologie sécuritaire et marchande, ce n'est pas seulement affirmer la fête de l'événement, la splendeur du désordre. C'est aussi et surtout lutter contre l'injuste partage du lieu.
L'un est impossible sans l'autre, et réciproquement.

*

2) Sujets larvaires / sujets libres : non pas une opposition de quelques façons que ce soit. Il faut partir du postulat qu'il n'y a que des sujets larvaires. Le sujet libre est une pure hypothèse. Un pari sur le temps. Une figure post-événementielle.

*

3) Ce qui fait réellement peur à la société spectaculaire intégrée : la présentation du vide. Une coupure dans le néant sonore. Le clivage du vide lui-même.

L'Entreprise

Une des grandes forces du capitalisme communicationnel est de s'approprier la langue de l'ennemi pour désamorcer la pensée de sa puissance. Ainsi, ce sont les entreprises qui "organisent les événements", qui "créent de l'événementiel" : parties de golf, séminaires, excursions en montagne. Rions. Tous ces braves gens, DRH, spécialistes en communication, gestionnaires informatiques du capital et des ressources humaines ne savent évidemment pas ce qu'ils disent. Ils sont arraisonnés par une langue qu'ils ne comprennent pas et se contentent de se formater eux-mêmes dans leur désir d'automatisme et de devenir-machine, jusqu'à l'oblitération maximale.

Le horlieu et le jeu des places

L'objection qui débusque infailliblement le crétin : "supprimer le marché ? Et mettre quoi, à la place ?". Notez bien le "à la place". Le sujet larvaire est obsédé par "la place". Le sujet larvaire est vraiment une larve. Il ne comprend rien à la poésie.

La destination du post-humain

Lui_ Nous, nous, nous, qui ça, "nous" ? L'Esprit ?
Moi_ L'intellect.
Lui_ Le nous ment !
Moi_ Le je aussi. "C'est le nous-on qui dit le plus fort et le plus souvent moi-je" (Heidegger). Voyez la littérature. On se demande pourquoi autant d'auteurs disent "je" alors qu'ils n'ont rien à dire, aucune personnalité à exprimer, en positif ou en négatif. Des produits formatés, burlesques ou déprimés, au petit narcissisme pitoyable. Autre illusion dont il faut se défaire.
Lui_ Mais pour aller où ?
Moi_ Nulle part. Rester dans le recueillement, l'ascèse. La méditation centrale. L'attente de l'Événement. La descente du royaume de Dieu sur terre.
Lui_ Savonarole, Saint Just, Staline ?
Moi_ Voilà. Et si je voulais me la jouer à la Céline, j'ajouterais : "Tous en babouches ! Le plus vite possible !". N'hésitons pas à charger la barque. Laquelle prend l'eau de toutes façons.
Lui_ Vous vous fichez de moi !
Moi_ Tu m'as bien compris. Ou plus exactement, tu t'es bien compris.

L'Idée seule

Les élections présidentielles de 2002 auront constitué sans aucun doute un tournant. Elles auront été la manipulation politico-médiatique de trop, le point d'arrêt au semblant démocratique de la société spectaculaire capitaliste pour beaucoup d'entre nous. Combien sommes-nous à avoir vu cette illusion se désagréger sous nos yeux il y a deux ans et à en tirer toutes les conséquences ? Nous ne pouvons pas nous compter, pas de sondages, pas de recensements ! Faisons confiance au sujet évanouissant de la foule émeutière, dont les flash mobs ne sont que le gentil prélude. Voter pour n'importe quel candidat, c'est toujours voter pour le système, c'est accepter les règles du jeu truquées dès le départ. Vous pouvez voter extrême gauche pour vous défouler, vous savez très bien qu'ils n'arriveront jamais au pouvoir. Et bien entendu, Le Pen réapparaît dans les media à chaque fois que l'on a besoin de lui, c'est-à-dire à l'approche de chaque échéance électorale. Mais Le Pen est déjà arrivé au pouvoir. Son excroissance médiatique s'est disséminée dans tout le champ parlementaire. Sécurité, sécurité ! Qui ne voit qu'en avril-mai 2002 le système s'est révélé lui-même dans son mensonge, dans sa parodie de démocratie ? Bien sûr, les sujets larvaires aiment le mensonge, comme ils aiment l'industrie idéologique de Hollywood et les effets de manches des marionnettes. Mai 2002 a été l'anti-mai 68 absolu, sa dernière étape réactive, l'autre foyer de l'astre, le précurseur sombre de l'éclair.
La seule attitude possible dès lors consiste à ne pas céder sur l'Idée, l'Idée seule, maîtresse et souveraine. C'est ça la pensée. Ça devrait être ça le monde.


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