IRONIE numéro 36 - Supplément Les yeux en face des trous !
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> Supplément du numéro 36,
"Les yeux en face des trous !"
(nouvelle inédite de H. R.)

 

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IRONIE numéro 36, Novembre 1998


LES YEUX EN FACE DES TROUS !

Jean traversa l'artère principale et engagea le pas en direction de Ki Chang. Ce n'était plus ici de larges avenues bordées de hauts buildings comme dans le quartier des affaires. Ici, la voirie devenait sinueuse et exiguë ; les maisons étaient basses et beaucoup d’entre elles semblaient à l’abandon. Les passants n'étaient pas les mêmes non plus ; du reste, il n’y avait presque personne. Jean descendit la rue Ham Ustoa et bifurqua au niveau du carrefour Pan Hto Pié, puis il décida de remonter par la ruelle Ti Hun Ku, une veine très étroite qui serpentait énormément. Jean escaladait ce coupe-gorge depuis déjà plus de cinq minutes quand, essoufflé, il s'arrêta à hauteur d'une petite bâtisse accessible par un perron en pierre. Sur la dernière marche était assis un vieil homme édenté qui avait l'air très pauvrement vêtu. Le vieillard avait les yeux plissés et bridés à un point tel qu'on ne les lui distinguait plus du tout. Un sourire gargantuesque inondait le visage jauni et rabougri de cet homme sans yeux. Au bruit de la semelle contre la chaussée, l’Asiatique reconnut immédiatement qu’il s’agissait d’un occidental : sa main alla heurter d’une façon machinale le loquet de la porte dont il était le cerbère. Celle-ci s’entrebailla.

Jean glissa une pièce de monnaie dans la paume cornée du portier et s'engouffra dans le passage ; la porte se referma dès qu’il l’eut franchie. Il traversa un couloir faiblement éclairé par des bougies placées dans des alvéoles le long du mur. Puis, à tâtons, il monta les quelques marches d’un escalier qui débouchait sur un jardin dont l’abondante luminosité l’aveugla aussitôt. Il s’avança et se trouva tout à coup au milieu d’une végétation invraisemblable. Des massifs de bougainvillées abritaient des rangées de cinéraires d’un bleu presque mauve. Un peu plus loin, une allée de chèvrefeuilles au pied desquels des fushias vermillon et des pélargoniums roses mêlaient leurs apprêts le guida vers un point d’eau qui produisait une mélopée légère et ininterrompue. Le liquide, après une fuite le long d’un étroit couloir d’onyx et d’orties qui émettait une sorte de scintillement intermittent, allait se déverser parmi un enchevêtrement de phlox blancs et de jardinières remplies de lobélies bleu vif. Au milieu de la mare, des nymphéas, des lotus, des nénuphars et des victoria abritaient des nuées de minuscules poissons multicolores. Jean avança le long d’un chemin dallé, en direction d’une véranda qu’il apercevait. Sa narine respirait les effluves enivrantes des héliotropes et des seringas. Enfin, il atteignit une sorte de serre, à l’intérieur de laquelle des cognassiers et des citrus pliaient sous le poids de leurs fruits jaunes. Un peu plus loin, à l’ombre d’un immense paulownia, se tenaient une table de jardin et quelques chaises en fer forgé. A l’entour, des vasques suspendues, des jarres, des corbeilles, mille petites urnes contenant à elles toutes, semblait-il, tout ce que la botanique pouvait compter de trésors. Jean, émerveillé par cette avalanche de parfums et ce déferlement de couleurs, ne pouvait plus croire qu’il existât un autre paradis que celui-ci. Ses yeux tentaient de débusquer derrière quelque arbuste l’architecte, le peintre ou le jardinier assez fou pour avoir conçu pareil lieu. Comme il devait être bon, pensa-t-il, au moment où le soleil diffuse les dernières chaleurs du jour, de s’asseoir à cette table et d’abandonner ses sens à la griserie que procurait cet endroit. Derrière le paulownia, Jean crut voir une porte à deux battants dont l’un était entrouvert. Il s’approcha, pénétra.

Il s’agissait d’un immense salon. Les murs étaient habillés de toile de jute tendue, et parsemés, ça et là, de compositions champêtres, de natures mortes, et de quelques portraits de facture médiocre. Au plafond, un lustre fait de plusieurs milliers de découpes de cristal diffusait une lumière incertaine. Des tapis persans, aux couleurs passées, jonchaient le sol. Dans ce lieu clos, dont les ouvertures étaient faites de fenêtres aveugles, de volets fermés, et de rideaux tirés, la température paraissait anormalement élevée. Une odeur d’encens flottait d’un bout à l’autre de la pièce dont le centre était encombré de plusieurs tables basses en bois d’acajou, sur lesquels étaient disposés pêle-mêle des verres et carafes d’alcool, des cendriers et des paquets de tabac, des corbeilles de fruits, des journaux et aussi quelques livres. Autour, une palanquée de fauteuils et de canapés dans lesquels étaient vautrés des hommes quelquefois, le plus souvent des femmes, à moitié nues, affalées dans des positions lascives. Le mobilier de rangement se composait de deux ou trois commodes en bois de rose ornées de poteries diverses, ainsi que d’un vieux vaisselier vermoulu ; dans un coin se tenait une horloge dont le balancier était décoré de deux chérubins en laiton, enlacés, semblait-il, pour l’éternité. Tout un pan de mur était encombré par un piano droit et, à quelques mètres, un grammophone dont le pavillon soufflait une rengaine légère.

Une femme, accusant plus d’un demi-siècle d’existence, se leva et alla accueillir l’hôte. Madame Jiang était avenante, souriante, gracieuse, mais épouvantablement blasée. Ses gestes étaient lents, prévenants. Jean lui glissa sans attendre une liasse de billets dans la main. Elle esquissa un sourire triste et invita Jean à s'asseoir dans le seul canapé qui restait inoccupé. Trois femmes vinrent immédiatement l'entourer. A l'autre bout du salon, une ouverture en arc de cercle laissait entrevoir un couloir sombre et infini, duquel s’échappait un va-et-vient irrégulier : des hommes à moitié dévêtus et des femmes qui l'étaient parfois tout à fait faisaient la navette dans un sens ou dans l'autre, en riant bruyamment. Dans le salon, ils ne devaient pas être plus de six ou sept clients et peut-être deux douzaines de femmes dont quelques unes semblaient décidément très jeunes. Les hommes que Jean observait étaient pour la plupart plus âgés et sans doute extrêmement fortunés. Ils paraissaient soignés et avaient l'allure aristocratique, la manière crâne, le vêtement élégant, le geste raffiné, l'œil exercé. Tandis qu'une jeune femme était en train de déchausser Jean, une autre lui caressait le torse ; la dernière lui servait à boire. On avait arrêté le grammophone et une jeune fille s'était mise au piano. Une autre l'accompagnait en chantant. Deux clients, dont l’un avait une voix rocailleuse et avinée, reprenaient le refrain. Après le deuxième couplet, un cri terrible, qui devait venir d'une des chambres du couloir, vint troubler la sérénade. Puis il y eut une rigolade virile qui sans doute provenait du même endroit. On se remit à chanter. Tandis que les mains habiles de la jeune Asiatique lui fourrageaient le torse, Jean sentait l’alcool qu’il avait dans le ventre lui chauffer le corps. Un sourire béat se colla sur sa face. Il ferma les yeux et se laissa dériver vers une rêverie faite d’alcool, de caresses pectorales, d’une odeur d’encens, d’une chanson graveleuse, d’une demi-érection, d’un sourire stupide, et d’une multitude de mots qui coulaient dans son oreille comme l’eau le long d’une rigole :

« Sexe… Chambre. Rideaux. Table de nuit. Tapis. Lit. Draps. Pénombre. Clos. Feutré. Tamisé. Ambiance. Attente. Excitation. Femme. Fille. Femelle. Sibylle. Sylphide. Déesse. Putain. Belle. Jolie. Agréable. Robe. Corsage. Jupe. Décolleté. Soutien-gorge. Culotte. Slip. String. Porte-jarretelles. Bas. Soie. Dentelle. Satin. Lingerie. Dessous. Léger. Transparent. Enlever. Dévêtir. Déshabiller. Oter. Dénuder. Nue. Peau. Epiderme. Rose. Blanc. Jaune. Marron. Bronzé. Clair. Chair. Tâches. Grains. Cicatrices. Accidents. Relief. Lisse. Doux. Chaud. Formes. Rond. Elancé. Svelte. Gras. Charnu. Rebondi. Elastique. Souple. Esthétique. Plastique. Malléable. Epais. Corps. Ongles. Doigts. Mains. Bras. Epaules. Dos. Cou. Gorge. Poitrine. Buste. Seins. Mamelles. Tétines. Tétons. Téter. Aréoles. Mamelons. Lourd. Droit. Fier. Ferme. Saillant. Gonflé. Généreux. Désir. Envie. Visage. Nez. Joues. Yeux. Pupille. Voir. Regard. Câlin. Lubrique. Cils. Sourcils. Maquillage. Bouche. Lèvres. Langue. Cheveux. Longs. Courts. Roux. Bruns. Blonds. Parfums. Aisselles. Sueur. Odeur. Libido. Crescendo. Jambe. Orteils. Pied. Cheville. Mollet. Genou. Cuisse. Entrejambe. Bassin. Pelvis. Reins. Cambrure. Taille. Flancs. Hanches. Ventre. Nombril. Fesses. Cul. Fondement. Croupe. Poils. Touffe. Toison. Pubis. Noir. Obscurité. Homme. Pénis. Phallus. Erection. Gland. Violacé. Rose. Purpurin. Sanguinolent. Zinzolin. Zizi. Verge. Prépuce. Testicules. Enervement. Caresses. Chatouilles. Doigts. Toucher. Attouchements. Frôler. Tripoter. Malaxer. Appuyer. Agacer. Pincer. Sucer. Lécher. Suçoter. Mordre. Mordiller. Salive. Bave. Cunnilingus. Fellation. Mise en jambes. Echauffement. Hors-d'œuvre. Amuse-gueule. Erotisme. Sensualité. Positions. Imagination. Jeu. Inspiration. Abandon. Ecarté. Sexe. Offrande. Autel. Sacrifice. Plat de viande. Gueuleton. Bouffer. Anus. Périnée. Lèvres. Grandes. Petites. Clitoris. Erection. Tripatouiller. Fouiller. Fourrager. Intimité. Parties Génitales. Vagin. Vulve. Utérus. Lippu. Plissé. Fripé. Labié. Rose. Rouge. Violet. Mouillé. Trempé. Ruisselant. Trou. Fente. Orifice. Antre. Entre. Effleurer. Déflorer. Introduire. Fourrer. Pénétrer. Serré. Etroit. Large. Contracté. Tendu. Dedans. Mou. Chaud. Température. Chaleur. Confort. Agitation. Va-et-vient. Corps-à-corps. Remue-ménage. Tohu-bohu. Rentre-dedans. Volupté. Plaisir. Retenir. Prolonger. Bagarre. Lutte. Dessous. Dessus. Sens dessus-dessous. Devant. Derrière. Chuchotements. Râles. Plaintes. Vagissements. Glouglou. Retirer. Mettre. Etreinte. Ebats. Coït. Rut. Accouplement. Fornication. Saillie. Possession. Griffer. Mordre. Affolement. Vertige. Suer. Transpirer. Ruisseler. Dégouliner. Odeur. Entêtant. Enivrant. Capiteux. Glisser. Accrocher. Grimper. Escalader. Caramboler. A-coups. Secousses. Saccades. Rythme. Asynchrone. De concert. Percussion. Trombone. Symphonie. Agonie. Lent. Accéléré. Crispation. Détente. Contraction. Etouffer. Respirer. Acharnement. Frottements. Fatiguer. User. Déchirer. Cris. Hurlements. Gueulante. Estocade. Jouter. Juter. Partir. Décharger. Soulager. Ejaculation. Orgasme. Jouissance. Foutre. Sperme. Jus. Liquide. Gluant. Sirupeux. Visqueux. Avaler. Goûter. Dessert. Traces. Tâches. Détente. Osmose. Os mou. Détumescence. Retirer. Respiration. Pause. Félicité. Extase. Arrêt. Repos. Déviation. Vice. Dérèglements. Dépassement. Interdit. Tabou. Transgression. Anus. Rectum. Lubrifiant. A sec. Enculade. Sodomie. Objets. Instruments. Violence. Viol. Salace. Vicieux. Luxure. Obsédé. Gadgets. Godes. Systèmes. Mécanismes. Subtilités. Finesses. Raffinements. Sophistications. Fignolage. Egarements. Attacher. Fouetter. Martyriser. Brutalités. Contraintes. Chaînes. Cordes. Matériel. Perversion. Cruauté. Destruction. Sadisme. Sévices. Supplice. Malsain. Dégoûtant. Sordide. Pathologie. Sale. Sade. Douleur. Dérapage. Sang. Larmes. Sueur. Salive. Sécrétions. Huiles. Substances. Aphrodisiaques. Vasodilatateurs. Mixtures. Potions. Fétichisme. Inventions. Mises en scène. Scénarios. Combinaisons. Partouzes. Orgies. Bacchanales. Incontinence. Excès. Inceste. Voyeurisme. Exhibitionnisme. Triolisme. Echangisme. Fist fucking. Bang gang. Déféquer. Vomir. Excréments. Dégueuli. Bouffer. Péter. Eructer. Avilir. Forcer. Violenter. Battre. Frapper. Affliger. Maltraiter. Blesser. Humilier. Salive. Sueur. Merde. Urine. Pertes. Menstrues. Monstruosités. Copro. Scato. Porno. Pédo. Maso. Zoo. Géronto. Homo. Travelo. Proxo. Sado. Nympho. Sapho. Bi. Hard. Hot. Show. Opérations. Déformations. Mutilations. Excisions. Circoncisions. Emasculations. Infibulations. Détournements. Hormones. Inversion. Confusion. Souillure. Dépravation. Débauche. Stupre. Licence. Fange. Fantasmes. Frustrations. Maniaques. Vicelards. Détraqués. Refoulés. Défouler. Plus loin. Danger. Attention. Précipice. Abîme. Gouffre… Sexe. »

Sexe ! Sexe ! Sexe ! Chez Madame Jiang, tout n'était que sexe, surabondance et extravagance de sexe. Ce mot magique était conjugué à tous les temps, décliné sur tous les modes, récité sur tous les tons. On pouvait passer la nuit avec une femme de plus de quatre-vingts printemps, ou avec un gamin de six ans, fouetter jusqu’au sang une belle blonde, sodomiser un homme de plus de cent-cinquante kilos, violer une chèvre ou partouzer avec une tribu de nains, tout était réalisable. Chacun pouvait exercer son art selon son rite, pourvu qu'il ait de l'argent, profusion d'argent. Il suffisait alors d'aller chuchoter son caprice à l'oreille de Madame Jiang. Elle trouvait toujours moyen d'apporter satisfaction aux plus extraordinaires extravagances, aux plus terribles dérangements. Dès que Madame Jiang avait pu réunir tous les ingrédients nécessaires à la fantaisie de son client, elle lui indiquait le numéro d'une porte que celui-ci n'avait plus qu'à franchir. Quelquefois, il arrivait que le fantasme ne puisse pas être réalisé, tant le dérèglement était inouï. Alors Madame Jiang proposait, dans ces cas là, des herbes et des tisanes, toutes sortes de fumeries dont elle avait le secret… Ainsi, le client pouvait malgré tout vivre sa bizarrerie d’une façon ou d’une autre… Madame Jiang appelait cela la porte sans numéro… Il n’y avait donc véritablement aucun caprice que Madame Jiang n’était capable d’assouvir : comme dans les meilleurs hôtels, il restait toujours une chambre…

Jean, qui était assis dans un crapaud en velours vert, ouvrit les yeux brusquement, comme quelqu’un qui se réveille d’un cauchemar. Dans le canapé d’à côté, un homme corpulent était en train de fumer un havane. Il avait une petite moustache grise et une énorme chevalière à l'annulaire droit. C'était un individu d'une soixantaine d'années, la figure rubiconde, cintré dans un complet gris en flanelle. Son visage était avenant, et toute sa personne respirait la bonhomie, l’insouciance, pour ne pas dire l’inconscience :

- Cherry ? demanda-t-il en tournant la tête en direction de Jean.
- Non merci, répondit Jean.
- Vous avez grand tort, mon ami, le cherry a des vertus. Et comme nous autres n'en avons pas, il nous est nécessaire de compenser cette défection naturelle par des substrats artificiels… Mais je ne me suis pas présenté : Pierre-Edouard de La Houssaie.
- Jean Givit.
- Oh ! Ce n'est pas votre vrai nom, bien évidemment ?
- Euh… Non, ce n'est pas mon vrai nom.
- C'est un pseudonyme, pour rester incognito, c’est bien cela ?
- Eh bien… Oui, c'est ça…
- Alors je suis enchanté de faire votre connaissance… Mais vous êtes français ?
- Oui.
- Moi aussi, Ah ! Ah ! Quelle coïncidence…

Le gros homme déplaça son bras jusqu'à atteindre la carafe de liqueur avec sa main, sans bouger aucune autre partie du corps. Puis, avec le pouce et l'index, et en ayant soin de garder tous les autres doigts à l'horizontale, il enleva le bouchon de la carafe et le plaça par un geste habile dans le creux de sa main, puis il colleta la fiole et par un simple mouvement d'épaule en approcha le goulot jusqu'à un petit verre ciselé. Il versa sans qu'aucun bruit se fasse entendre puis, par une ondulation du poignet, fit cesser le versement sans en verser une goutte à côté. Par un glissement d’épaule analogue et opposé, il reposa la carafe à l'endroit précis où il l'avait prise et, avant même que Jean puisse observer comment, replaça le bouchon dessus. D'un geste vif, comme quelqu'un qui s'aperçoit qu'il tient dans sa main un objet dégoûtant, il relâcha prise en écartant tous les doigts. Il marqua un temps d’arrêt. Sa main qui était encore à quelques centimètres du goulot passa alors, ou plutôt glissa d'une façon que le mouvement naturel n'aurait pas imitée, en direction du verre. A quelques centimètres de celui-ci, la main s'arrêta net, et elle marqua un nouveau temps d'arrêt. Puis le manège de l'index, du pouce et des trois autres doigts recommença. Ce fut encore un mouvement d'épaule et une cassure du coude et le petit verre finit par arriver à une petite dizaine de centimètres des lèvres de l'aristocrate. La bouche, le verre, le coude et l’ épaule formaient presque un plan horizontal. Pendant toute la durée de la cérémonie, l'autre main était restée immobile, un havane allumé placé entre l'index et le majeur, l'auriculaire faisant office de paratonnerre :

- Cher ami, je lève mon verre à Louis, quatorzième du nom, le seul, l'unique et le dernier des Rois de France !
- Ce n'était pas le dernier : il y a encore eu Louis XVI, je crois et…
- Pouah… Insolent !

Il avala son verre de brandy d'une gorgée, et, par maintes minuties du geste, mille petites attentions, le reposa à l'endroit exact où il l'avait pris. La figure du maniaque s'éclaira subitement :

- Mais au fait, quelle est votre spécialité ?
- Ma spécialité ?
- Mais oui voyons, vous n'êtes quand même pas venu jusqu’ici pour vous déniaiser ! Chacun d'entre nous à un fantasme, un dérèglement, une extravagance à accomplir, appelez cela comme vous voudrez, cela n'a pas d'importance. Tenez, par exemple, vous voyez celui qui est avachi sur le petit canapé rouge : il s’appelle Mustafa-Abdul Si Ouallah, c'est un Turc ! Cela fait très longtemps qu'il vient chez Madame Jiang, il est ici comme chez lui. Eh bien, sa spécialité à lui, c'est de se faire arracher les poils… Les poils du pubis : uniquement les poils du pubis ! Mais c'est qu'il en a une quantité incroyable, vous n'imaginez pas… Il en est couvert jusqu'au nombril, et alors une épaisseur tout à fait incroyable ! Sir Edward l'appelle le singe… Du reste, je n'ai jamais compris qu'il puisse lui en rester autant… Depuis le temps qu'il s'en fait arracher, c'est à croire que ça repousse, hi ! hi !

Pierre-Edouard pouffa quelques secondes, puis il reprit contenance :

- Ah, vous devriez voir ça : une véritable cérémonie ! C'est mademoiselle Khiom qui les lui arrache, avec une pince à épiler… Il dit qu'elle a la manière, le coup pour le faire, il n'a jamais voulu que ce soit une autre… Elle tire d'un coup sec… Et alors à chaque fois qu'elle lui en arrache un, figurez-vous qu'il se met à gueuler… Comme un porc qu'on châtre, vous avez déjà entendu un porc qu'on châtre, n'est-ce pas ? C'est terrible un porc qu'on châtre, terrible ! Mais, elle ne lui en arrache pas un seul, évidemment, Mustafa-Abdul n'est pas l'homme d'un seul poil, c'est bien clair… La pantomime s'inscrit dans le temps, c'est des dix, des vingt, quelquefois des cinquante poils d'une seule traite… Et puis lui qui gueule ! Et qui bande surtout, parce cet animal là, ça lui file des érections, ces espèces de soins du bas ventre… Il en a la boutique toute violacée tellement que ça lui refile des coups de sang dans la quille… Il en devient dingue, c'est son truc, au Turc : il bisque, il sait plus comment se tenir à tel point qu'il en biche… Il est excité comme une pucelle, il pousse des petits cris…. Oui, des petits cris… Et la face toute rouge, congestionnée, comme une apoplexie…. Et puis, vous savez comment ça se finit, hein ? C'est pas bien sorcier, dès qu'une queue est dans ses grandes dimensions trop longtemps, le dernier acte est toujours le même… L'excitation, voilà où ça mène… La môme Khiom a plus qu'a lui effleurer le bout du gland d'une chiquenaude et voilà le turc qui se met à pisser des couilles partout où ça peut se répandre… Oui, une chiquenaude, comme dans une bille…

Cette idée de claquer une bille avec la détente d’un doigt fit interrompre son récit à Pierre-Edouard. Il tenta même d’esquisser le geste en retenant son majeur contre le pouce de sa main. Mais au moment de laisser échapper celui-ci pour produire un effet de catapulte, les muscles de sa face se figèrent en une espèce de moue qui signifiait qu’il jugeait le mouvement parfaitement obscène et indigne d’être reproduit. Il posa les deux mains sur ses genoux et releva la tête. Son visage s’éclaira immédiatement :

- Oh, tenez ! celui-là, le voyez vous ? Oui, oui, la grande tige en blazer, dans le petit canapé juste en face… Il s'appelle Boris-Ivan Mikhaïlovich : un Russe… Eh bien cet homme là, sa lubie à lui, c'est de boire le foutre de ces dames… Mais oui ! Il ne fait jamais l'amour. Il passe ses après-midi à boire du jus de bac à légumes… Tenez voyez le flacon qui est posé sur sa table, il en est rempli. Du foutre, c'est du foutre qu'il y a dedans ! Et il le boit, et c'est qu'il ne boit même que ça, exclusivement… Et imaginez-vous que quand sa fiole est vide, ça fait de véritables drames, il se met à avoir des tremblements comme une sorte de paludisme… Il devient carrément dingo quand il y en a plus, il lui en faut tout le temps… Il nous fait des scènes et il se met à chialer, comme un tout petit enfant… On le voit cracher du dollars à tout va, comme si les fafiots allaient se transformer en sauce d'escalopes… Et d'ailleurs c'est ce qui arrive… Car Madame Jiang est femme de toutes les alchimies, n'est-ce pas ? Et puis, elle tient toujours quelques pucelles à sa disposition, une prévoyance… Mais c'est qu'avec le Ruskof, il en faut de ce genre de prévoyances… Toujours le même manège : Madame Jiang fait venir les vierges… Et les niaises, elles commencent à se l'astiquer, avec une petite plume… Ah, ça ne met pas bien longtemps… La fontaine de jouvence, enfin c'est-à-dire, de jouvencelles… Ça leur dégouline de la motte comme d'un robinet mal fermé, et l'autre andouille, il est content comme un gamin… Quand la fiole est pleine, il la prend des deux mains et il va la reposer sur sa table, tout doucement, comme une relique… Un vrai malade… Si vous voulez mon avis, je crois que c'est un impuissant ! Je ne lui adresse jamais la parole… Hum, mais à propos, je vous demandais tout à l’heure qu’elle était votre spécialité ?

Jean était absorbé tout entier à faire l'étude de l'homme en blazer. Il s'agissait d'un petit individu d'une maigreur invraisemblable. Sa figure, osseuse, était coiffée d'un front haut, pâle et fiévreux. Il était débile, chétif, malingre. Il tenait de ses deux mains un petit verre qu'il remplissait de temps en temps. Ses mains défendaient plus qu'elles ne tenaient l’objet. Ses doigts étaient crispés sur son verre à liqueur comme auraient pu l'être les griffes d'Arpagon sur sa cassette. Il y avait de l'alerte dans son œil, de la méfiance comme il y en a dans le regard des pingres. A intervalles, l'avare tournait la tête vers son butin et jaugeait d'un coup d'œil aiguisé ce qu'il restait d'ambroisie dans le flacon. «Comme cela diminue vite !» semblait-il dire, détournant alors la tête de sa peau de chagrin. Puis il reversait du breuvage dans son verre. Il regardait longuement l'élixir avant de le porter à ses lèvres et de l'avaler par petites lampées, tout doucement, comme on déguste un grand cru. Il laissait un bon moment le breuvage en bouche, pour en étudier et en savourer la consistance et l'essence. Puis, le palais sans doute à bout de sensations, il se décidait, par un mouvement de la glotte perceptible par le déplacement de la pomme d'Adam, à avaler le terrible élixir. Sa lèvre tremblait, son œil vacillait, tout son être était en émoi, tout son squelette était en communion. C'était bien plus qu'une étreinte, au-dessus d'un simple accouplement, au-delà du coït des mortels. L'extravagant semblait faire l'amour avec des étoiles, perdu à des distances astronomiques.

L’homme excessivement bavard qu’était Pierre-Edouard, s'impatientait du silence de Jean, tout entier occupé à contempler le Russe :

- Eh bien, mais vous ne me répondez pas !
- Comment ? Quel est… Ah oui, je… Eh bien… Je suis voyeur !
- Oh ! Voyeur… C'est intéressant.

 

...À SUIVRE...

H. R.


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