IRONIE numéro 44 - Supplément estivale, nouvelle inédite de J. F.
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> Supplément "vacances" du numéro 44,
une nouvelle inédite signée J. F.


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IRONIE numéro 44, Juillet/Août 1999


12 AVRIL 1983

Seize ans déjà, exactement le 12 avril 1983. Pour moi ça restera une date, ce jour-là tout a basculé ... C'est ainsi, j'y tiens, je suis le miraculé de la vie.

J'étais sortis en début d'après-midi. Le ciel plombé déposait inlassablement une pluie grisâtre, sur les perspectives bouclées de la cité. J'ai pris le 86, je suis descendu place Saint Sulpice ... J'ai marché à la dérive, sans but, n'attendant rien de la société, occupée à plein temps à tuer le temps. Moi, j'avais tout mon temps ... je n'ai jamais vraiment travaillé. Je suis rentré dans un bar près du Lutétia ... J'ai commandé un café et une eau minérale, j'étais apparemment là, regardant à la dérobée ... Les passants comme d'habitude passaient, les bavards bavardaient, la circulation circulait. Mais au fond rien, tout semblait sans vie, comme si l'ensemble des humains atteint d'une même pathologie avait fini par étrangler l'existence désirante ...

J'observais, guettant un signe, mais non, cette société m'ennuyait, rien ne m'excitait, sa réalité m'apparaissait comme le comble du mauvais goût. Elle n'était plus que le masque de la mort, une mort très spéciale d'ailleurs, sans la présence du cadavre, d'où la sensation d'aplatissement général. Cette sensation est vraie, elle n'est pas un moment du faux. J'étais seul, qui sait, peut-être depuis toujours.

J'ai ouvert un livre, y ai lu quelques phrases, m'imbibant d'elles : "L'amour n'est pas un art, mais une science", "J'entends par expérience intérieure ce que d'habitude on nomme expérience mystique : les états d'extase, de ravissement, au moins d'émotions méditée".

La passion des livres, une chance, éclat de présence ... Loin du bavardage, un contre venin au désespoir d'une époque bâclée, où tout est faux, recouvert, introuvable pour qui n'a pas cette rare passion contrevenante. J'étais là, assis, capté par le scintillement vertigineux des mots cernés de nuit. J'ai levé lentement la tête, le jour déclinait, imbibant de son ombre toutes ces femmes pressées, au sombre regard, dépossédées de tout.

J'essayais d'imaginer leur vie ... je n'y percevais que la répétition des jours moisis d'ennuis, où toutes les passions s'étaient éteintes, ne traînant derrière elles que les langueurs du temps. En ce sens elles étaient parfaites, une pure et belle résignation ... la mort en vie.

Je suis resté là, étrangement dégagé, collé à la vitre, absent à toutes les actions du monde, ne saisissant plus que le bruit sec et régulier de la caisse enregistreuse du comptoir, où venait s'engloutir toute l'énergie perdue. Je me suis détourné de cette vision absurde, j'ai pris un de mes cahiers de notations aux souvenirs présents et précis : "Au fond, j'ai commencé à m'ennuyer, lorsque j'ai senti que tout retombait très vite chez elle ... l'instant de dépense ... une émotion, une étreinte dans un paysage en feu, la couleur d'un baisé ... tout devenait par instinct de survie, chosifié, utile, plus de mystère, la sécheresse de fond m'apparaissait ... elle était, c'est vrai protestante." ou encore, une autre rencontre qui a compté. "Bouches, doigts, peaux, regards de braise ... je brûle ... se mettre en situation, tout est là, dans une concentration sans mesure ... disparaître ... tout transformé en désir. Lenteur, arrêt, violence douce de nos gestes ... érotisme extrême. Une touche ... toucher sa peau ... l'ivresse ... s'y perdre tout entier ... l'instant, uniquement l'instant. Nous là, dans cette chambre, dans la pénombre, rideau tiré, plein jour, caché au cœur de Paris, à l'écart de toute la corruption du monde. Luxe, luxure de l'instant, richesses découvertes, on sauve sa vie ici, maintenant. Debout, peau à peau, je suis derrière elle, corps à peine frôlé, mon sang qui va vite ... je respire à peine par grande bouffée de souffle. Debout là, immobile, regardant mon doigt touchant imperceptiblement la courbe de ses hanches ... un grain de peau effleurée, dans un geste d'une lenteur qui me rend fou ... j'ai la sensation nette et vertigineuse que ce doigt est en train de brûler ... cette peau, ce doigt, fusion des matières. Je le fais glisser juste en dessous, je recommence ... elle est là, bien en elle, je perçois à peine son souffle, bouche ouverte, poitrine soulevée, elle cherche sa respiration ... elle se retourne, regard perdu à quelques centimètres du mien ... nos mains se frôlent, nos corps brûlent, nos peaux deviennent des torches ... ça nous rend fou de reculer toujours plus loin l'acte en lui-même, de sentir en nous se gonfler l'énorme tempête des désirs. Ivresse ... je la prolonge, je la fais durer, je m'y enfonce ... encore plus loin ... volonté sans volonté de tout rendre à l'état d'excitant ... nous ne sommes plus rien, plus là, elle et moi ... seulement deux peaux, deux sexes chargés d'une énorme énergie positive ... révélation inouïe d'un autre temps, d'un autre corps."

J'ai relevé la tête, le défilé continuait ... des femmes ou plutôt de vraies déesses, momifiées dans leur apparat (les hommes pareil d'ailleurs); petites, minces, grandes, enrobées, rousses, blondes, brunes, plutôt jolies, franchement laides ... enfin toute la création y passait, un vrai défilé sans regard, inatégnable dans leurs volontés butées se relevant sans cesse.

Et pourtant, si elles avaient pu se douter de mes états de consciences, ici maintenant, d'un autre espace, d'une autre réalité, peut-être que le goût des plaisirs serait retrouvé. Peut-être que la révolution serait en marche ... peut-être ... peut-être ... qu'importe, il suffit de trouver "le lieu, le temps l'autre qu'il faut" rien d'autre.

J'ai appelé le garçon "je vous dois combien ?" j'ai payé "Au revoir" de nouveau, j'ai erré ...

En dépassant l'église Saint-Germain-des-Prés, le campanile s'est mit à sonner ... l'espace vibrait ... un signe. "Il faut rentrer, il le faut" me suis-je dis à haute voix comme pour me réveiller de cet état étrange.

J'ai repris le 86, je me suis retrouvé d'un coup devant l'immeuble, j'avais dû rêver pendant tout ce temps. J'ai fait le code, 8888I, ma main tremblait, j'ai ouvert la porte vitrée de l'escalier A. Je suis monté lentement, ressentant singulièrement chaque mouvement, chaque pas comme si c'était le dernier ... la peur qui vous tient, peur de l'irréparable destin. Une étrange lassitude m'envahissait, je devais être pâle face à l'imprévisible bouleversement. J'ai introduit mécaniquement la clef, ouvert la porte. L'appartement semblait étrangement silencieux comme un cri retenu juste avant l'explosion. J'ai posé mes livres sur la table en chêne du salon, à cet instant Blanche est sortie de notre chambre. Au premier regard, j'ai compris l'impossible accord.

Le ton a monté, Blanche une fois de plus ne comprenait pas, trouvait scandaleux ce temps dépensé sans elle. Au moins si je travaillais comme tout honnête civilisé, de l'aurore au couché, jusqu'à l'épuisement qui mène au suicide. Mais là, vraiment du temps pour moi, pour rien, sans savoir surtout ce que j'en faisais, on touchait au suprême blasphème.

Je connaissais d'instinct tous ses reproches, ces graves défauts, ces vices de fond qui constituaient ma personne, je devais payer. J'ai essayé de lui expliquer que rien n'était grave excepté les scènes, qu'il était essentiel que nous sachions préserver un espace à soi, au seul but de rester intact. Je sentais qu'on était au bout, je n'avais plus la force de lui expliquer toutes ces évidences, j'étais usé, vieilli, foutu ...

La scène a duré longtemps ... j'ai encaissé sans broncher, je l'ai prise dans mes bras pour tenter de la calmer "Tu sais tout s'arrangera, on finira par se rejoindre". J'étais anéanti ... la nausée ... je savais, c'était la fin. Nous avions tout vécu, nous avions perdu.

Blanche s'est détachée de moi, s'est dirigée vers notre chambre. Le corps laminé par une fatigue sans nom, je me suis effondré sur le canapé bleu nuit ... ses pleurs dans la chambre ... puis le silence.

Le long et besogneux pourrissement d'une passion avait fait son travail. Il ne restait plus que sa haine noire et ma triste indifférence. Je me sentais vide, l'existence m'apparaissait clairement comme une imposture ...

Partir maintenant, quitter cette scène, tirer le rideau d'un coup, trouver un nouveau théâtre, un décor tout neuf avec d'autres jeux, d'autres couleurs ... Cette pensée est devenue énorme, claire, coupante comme un nouveau souffle, une nouvelle peau, une nouvelle respiration.

Hier encore, cette pensée me paraissait absurde, impossible, complexe.

Et là maintenant en moi, devant moi ... l'immense proportions des espaces ... Impulsivement je me suis levé, j'ai tiré les rideaux bleu clair, ouvert la fenêtre du salon, celle qui donne directement sur la rue du Faubourg Saint-Honoré, juste en face de l'église Saint-Roch. Et puis soudain, à cet instant, regardant ce ciel, cette immense voûte infinie et mystérieuse, j'ai senti monté en moi le souffle divin d'une liberté jusqu'alors inconnue. Une profonde déchirure s'est fait jour, j'ai senti craquer l'écorce de toutes mes peurs.

J'étais aspiré, emporté, jamais je n'avais saisi avec autant d'acuité cet espace incroyablement ouvert ...

Ma vie n'était qu'une catastrophe et pourtant au cœur de la débâcle, d'un coup tout s'ouvrait, tout devenait scintillant, comme ces minuscules lumières éparpillées dans le bleu infini de la nuit noire.

Je me suis penché accoudé à la rambarde, tournant mon regard dans l'axe de la rue ... j'étais débordé ... les lignes filaient, fuyaient, montaient, la perspective s'élargissait, s'amplifiait en moi ... âme et corps portés par l'infini ... Légèreté, douceur étaient les mots qui revenaient, comme si mon regard au contact du plus essentiel de moi-même caressait, comprenait comme jamais les choses.

J'avais l'impression d'avoir percé la réalité, d'être au-delà de toute apparence, d'avoir saisi l'envers, la face cachée de la farce immonde, je touchais le cœur "d'un nouvel amour". Mon existence m'apparaissait comme l'aboutissement d'un unique point dramatique. J'étais ce point, un point brûlant en train de disparaître et pourtant, c'est ainsi, une liberté à peine imaginable s'ouvrait à moi, en moi, je n'avais plus peur, j'étais libre ...

Je suis allé dans notre chambre, Blanche dormait. J'ai pris le stricte nécessaire, j'ai lentement fermé la porte.

J'étais dehors à présent. J'ai regardé une dernière fois la façade de pierres sombres découpée par le reflet du réverbère. J'étais là, debout au milieu du trottoir, je me suis mis à prier. J'ai récité intérieurement les prières que personne ne connaît plus, remerciement à Dieu pour son immensité, puis j'ai filé. Mon pas était souple, l'ivresse continuait, profonde, légère, miraculeuse. Je la ressentais prodigieusement comme un accord entre le fond et la forme, une traversée sans reste, sans rapport avec les états artificiels d'alcool ou de drogue.

J'ai marché, gare de Lyon, le sud. Je me sentais merveilleusement bien, j'avais l'impression de sentir pour la première fois ce que signifiait la liberté. Non pas ce mot si mal utilisé et si incompris, mais sa vérité palpable. Un espace neuf et frais, une sorte de néant joyeux où mon existence prenait tout son sens, une forme d'"être" en vie où l'"être" était enfin touché.

Un espace, où j'avais réussi à me débarrasser de tout le poids des croyances qui fondent un monde, mon moi et sa vaniteuse psychologie et puis tout le reste avec son cortège de sacrifice absurde, familles, partis, églises, ..., tout ce qui au fond aspirait dans une lutte à mort à me clouer sur place, à une fonction, un rôle. Je découvrais à travers cette sensation inouïe, ma vérité faite à partir du rien de l'existence. Une harmonie, un accord musical entre le monde extérieur tel quel débarrassé de ses scories idéalistes et mon propre sang, mon propre cœur. Deux infinis qui n'en formaient plus qu'un.

C'est ainsi, personne ne me croira, je sais, mais pourtant je ne mens pas, d'ailleurs pourquoi ? pour qui ? Mentir n'a aucun sens lorsqu'on brûle sa vie ...

Je suis arrivé gare de Lyon. J'ai eu juste le temps de prendre un billet, puis de monter dans un train. Je ne savais pour quel lieu, ma conscience me disait que j'allais oublier très vite mon passé, mes origines, pour enfin devenir autre.

Le haut-parleur a annoncé la fermeture des portes. Je me suis sentis partir, j'ai pensé "un vrai départ". C'est alors que tout m'est devenu singulièrement étrange, ma vie, ma personne, les choses, les autres. Comme si je n'avais jamais rien vu, ni vécu jusqu'à ce soir, tout restait à découvrir autrement, à partir des expériences du Temps.

C'est à ce moment là que j'ai perdu connaissance, ma nouvelle vie commençait.

Seize ans ont passé, l'espace est lumineusement ouvert, je suis ici dans mon bureau, face à la grande baie vitrée qui donne sur le port de l'arsenal, à écrire ces quelques mots pour rien. Je n'ai jamais eu de nouvelles de Blanche. Je suppose qu'elle s'est habitué avec le temps à ma disparition. J'avais décidé ce soir là, malgré moi, de disparaître pour enfin commencer à vivre. J'avais été rattrapé par l'urgence du Temps.

J'entends Claire à l'instant, elle vient de rentrer, elle a son air de gaieté que je connais. Les concertos pour piano n° 1-2-3 de Jean-Sébastien Bach par Glenn Gould déroulent leurs accords mélodiques dédiés au bonheur du temps retrouvé.

Laetitia et Mathieu, nos deux enfants sont endormis depuis longtemps. Dehors l'air doux et voluptueux du printemps inonde Paris ... J'ai de la chance.

J. F.


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