IRONIE numéro 76 - Supplément "Trajectoires"
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières
> Supplément du numéro 76,
Trajectoires
, portrait de l'artiste
en jeune homme 2002 II

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IRONIE numéro 76, Juin 2002

 Trajectoires

Portrait de l'artiste en jeune homme 2002 II

 

"Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure".

Dante, Divine Comédie, l'Enfer,1, 1-2

Couché tard. Toujours tard. Je pense à la boulangère. Son visage, celui de Vénus et l'Amour avec un organiste, du Titien. Avec un onaniste. Onan le barbare. Prêt à marcher sur Rome. Pluie d'or pour Danaé. Je pense à D. Avec elle dans une église, un après-midi de printemps. Le froid de la pierre, son corps chaud et vivant devant le vitrail. Le vent souffle dehors. Plainte. Nous aurons été ici, elle et moi. Vivants. Ses bras nus, sa poitrine, ses cheveux châtains, son corps. Eros en diable. Traversé par le frisson du sacré. Je demande intérieurement à Dieu (bien qu'il n'existe pas) de nous regarder, D. et moi. Nous sommes là. Nous sortons, maintenant. Douleur de l'absence de Dieu, retrait du divin, perte du sacré. Je plains ceux qui ne l'éprouvent pas. Nous voilà rendus au monde. Jetés bas dans l'hirsute machine volontaire. Mais l'aventure continue. Avec son ennui quotidien.

Je finis par m'endormir. Tout est calme. Inutile d'aller plus loin. Trop hédoniste ou trop contemplatif, les deux à la fois. Enfin, trop... Vraiment trop ? Je ne voudrais pas m'insurger comme ça, violemment, en faisant un coup d'éclat. Je n'irai pas porter le coup de poing. Porter le coup. Non, je n'irai pas. Tenir le pas gagné, simplement. Et continuer à passer inaperçu. Ça m'arrange, au fond. Tant que je peux passer au travers du feu. Comprenez-vous ? Je peux être libre, séjourner parmi les vivants comme si j'étais des leurs.

Grimoire, livre donc ta formule occulte aux Anciens ébahis. Dis-leur la vie, le sang. Le sperme et la poussière. Désormais, l'inferno est ouvert.

Celui de la société, tout d'abord. Mais il est bon de se vautrer là-dedans. S'adonner au Spectacle, quand il s'immisce jusque dans votre réalité la plus intime. Se rouler dans la fange. J'aime ça. Endurer le truc. Ça forge le caractère. Permet de prendre réellement la mesure des choses en train de pourrir. Au royaume du Danemark, je me spectacularise. J'y mords. Faut bien. Peux pas faire autrement. Rapports humains médiatisés par des images. Heureusement, de temps en temps, je bouffonne. J'acéphale, je perds la tête. La rattrape au dernier moment. La prends éventuellement entre mes mains pour lui parler, mais je n'ai plus de bouche, je vois mon corps d'un autre point de vue. Alas, poor Yorick ! Tête de mort ! Et la tienne, Etienne ! Et la vôtre. Une montagne de cr‚nes, image de la société, cannibale et homophage. Auschwitz, vérité de toute société. Sa vérité, sous forme concentrée, c'est le cas de le dire.

On a vu les parents à l'œuvre, les enfants seront à la hauteur, n'en doutez pas. D'une façon plus subtile, même. C'est pas que je me sente visé, mais enfin bon, je me méfie. On sait jamais. Je ne dors pas encore avec un pistolet sous l'oreiller, comme Schopenhauer, mais ça pourrait venir. Je me contente simplement de me balader dans la rue, de temps en temps, avec mon flingue chargé, sous le manteau. En dehors de ça, trouvez l'intrus, c'est moi, c'est toujours moi. Mais sachez bien que je n'ai aucun goût pour être la victime sacrificielle. Pour l'agneau pascal, vous repasserez. Le gigot court toujours. J'en vois qui flageolent déjà.

Quant à Schopenhauer, il ressemble à son caniche, on est bien d'accord.

Ah, qu'il vienne, le temps où les cœurs s'éprennent ! Fou que tu es ! Que n'as-tu donc fui ? Fallait-il laisser l'inf‚me prendre ton cœur et
ta raison ? Non. On peut se retirer dans la chambre secrète du cœur, et veiller sur sa propre mort, celle qui nous donne la gr‚ce pour un temps
d'exister. Pour un temps ? Combien de temps ? Il n'y a pas de combien. Ce temps-là est infini. Impair, rouge et passe. Rafle la mise. Let me tell you, baby, and suck my kiss.

D'abord, ce fut elle. Une soudaine vision. L'épiphanie d'un visage. L'éclat de sa beauté, inconcevable. Puis ce fut la nuit, la douleur d'être à nu. La sensation de n'être plus rien, de n'avoir jamais été. D'ailleurs, jusqu'à présent, ma vie n'a été qu'un rêve. J'en ai eu la preuve une fois. Et je
veux le dire, je veux l'affirmer avec la force qu'il sied aux marins orphelins de leur navire rejetés par la mer, je fus le témoin de ma perte. Et de mon impossible abolition. Car à surprendre les choses dans leur éphémère singularité, je peux dire qu'il y a trace de tout passage, de toute destination. Je veux noter cela, l'impossible dissolution de notre être. Je voudrais lui écrire, aussi, mais non . L'impossible me précipiterait dans
une chute que je refuse. Je garde la mémoire de ses gestes. Notez bien. La radio crépite. Le sphinx rugit. Les Onze se mettent à table. Trois d'entre eux sont remarquables, puisqu'ils ont chacun possédé à leur tour le Livre perdu. L'image s'efface, la sphère se remplit. Néant. Ruines. J'ai refusé la proposition du département de participer aux fouilles. Ces morts-là sont-ils vivants ? Je n'ai aucune envie de m'enterrer. De plus, je me félicite de n'avoir pas assisté à la dernière conférence. Je n'en pouvais plus. Je suis resté seul, dans la cour, sur un banc, à lire les Pensées de Pascal. Certitude d'atteindre un point d'éternité. Moi ici maintenant pour rien à tout jamais. Immense bonheur.

Autre scène : une fin d'après-midi d'été, dans une chambre d'hôtel à Barcelone. Allongé sur le lit, la lumière passant par le velux entre-ouvert.
Entre veille et sommeil, mais encore conscient. Plus conscient que jamais. Une sensation de sérénité venue du dehors, tombant sur moi diffusément, m'enveloppant de la magie de sa douceur. Une telle sensation est un don, une grâce. L'éprouver une seule fois est une force que l'on emporte avec soi.

Autre scène : c'est l'hiver. Brouillard sur toute la campagne et la forêt. Je vais être en retard pour l'école. Mon grand-père, comme chaque matin, m'y emmène. Sur la longue route qui descend, au même pas, la chouette et le corbeau nous observent. Le vieil homme et l'enfant sauvage. Ils nous donnent, à tous les deux, leur bienveillance et leur protection. Ce matin-là, je l'ai senti, de façon obscure, mais certaine.

Autre scène : je suis devant sa porte, je sonne. Mon cœur bat plus fort, comme à chaque fois. La silhouette de C. apparaît à travers la porte
semi-translucide. Elle m'ouvre. Sa façon de m'embrasser pour me dire bonjour. Les longs étages à monter, sans ascenseur, pour arriver chez elle, cinq étages comme cinq marches, d'habitude. Mais ce soir, nous sommes tous les deux dans la stupeur de notre rencontre, dans l'émerveillement de ce qui nous fait être ici et maintenant ensemble. Le même pas au même rythme, en silence. On s'arrête. Un ange passe. On se regarde. Je la serre dans mes bras.

Chemins qui ne mènent nulle part ? Mais non, allons. Je m'achemine vers la parole. Au milieu de la parole, dans une forêt de mots. On m'avait bien dit de ne pas quitter le sentier, pourtant. Mais quoi ? Je n'allais quand-même pas jeter des cailloux derrière moi. J'ai passé l'âge.

Maintenant, je prends un magasine, je lis : "l'idée du suicide vous aide à vivre ? Vous êtes sur la bonne voie !" Je referme. Comment en suis-je arrivé là ? H., une rencontre, une mauvaise rencontre. Ma perte. Du moins je l'ai cru. Et c'était ça, ma perte, de croire qu'elle pouvait l'être. L'histoire est sans importance. D'ailleurs, il n'y a plus d'histoire. Il n'y a plus que de la structure et de l'événement. Et beaucoup de spectacle. Je pourrais dire les choses en termes simples, du point de vue de leur résultat :

L'an deux mille deux.
Je, Friedrich Bérard, hétéronymé,
Considérant, de sens inné,
La vile blessure infligée au flanc
Me portant au noir trépas,
Comme la bête chassée
Dans la forêt obscure
Par la Belle en rut,
Cruelle despote orientale,
Je lègue tous mes biens, à savoir:
Un lit, une table, trois chaises
Dont deux cassées, une table de nuit et
Un millier de livres environ,
A la confrérie des hérons et aux
Libellules anonymes associées.
Pour ma dépouille, veuillez
L'enterrer très chrétiennement.
Dîtes une messe.
Trouver une formule pour
La fille-le droit-à papa
Insecte amour brûlé barré
Femme de loi au fouet
Wanda von Sacher-Masoch
Je l'aime
Je la hais non je l'aime
Mais je la hais quand-même
Elle fut la loi de mon désir
Hors-cercle du désir de la loi.
Au nom du père, du vice
Et du sein d'esprit.
Mais cela a passé. Je sais aujourd'hui
Fouetter la beauté. Salut!
(Enfin bon, j'ai bien failli y laisser ma peau).
Incipit comedia.

 

J'AI VU LA MORT SUR SON VISAGE

Et vous appelez ça de l'amour ? Non. Moi non plus. Du fol amor qui trouble ma raison. Trouble Adour. Captif de l'image mortelle. L'amante vénéneuse. Ma Dame, ma Chose-même, mon Rien. Sorcière de Blanche-neige. Parfaite pour le rôle. Oyez le dict du fol amor ! Mais je vous l'ai dit, je n'ai aucune envie de m'enterrer.

Mon idéal, mon point fixe ? Me réveiller un matin blanc océan sur la ville me dissoudre dans le texte dans chaque lettre chaque mot me perdre dans la nuit garder en moi intact le rêve la sensation la magie de ce matin-là. Une pluie fine tombe sur la ville, mois d'avril. Du feuillage vert aux arbustes le long du cours. Ici, tout est calme et tranquille.

Le pourpre au velours maintenant les Onze descendent de l'acropole. Je saurai me faire reconnaître d'eux, la bague à mon doigt. Si je n'avais pas rencontré cette catin de Corinthe, au teint asiate, je crois que je n'aurais jamais eu l'idée de chercher le Livre ici-même. Dès que j'ai su qu'il se trouvait là, j'ai foncé vers la vieille ville, oubliant tout le reste. Femmes, écume, poussière. Seul compte le Livre. Seul compte le Seul.

Aux dernières nouvelles, selon l'enquête en cours, les résultats des recherches platoniciennes auraient abouti à la rencontre avec la théorie des ensembles de Cantor. Ces résultats eux-mêmes auraient été mis en relation avec une théorie de la langue, prenant acte de l'épisode structuraliste, moment bref mais décisif de la pensée sur le continent européen.

Sachant cela, et étant donné que toute vérité est ce qui fait trou dans le savoir de l'encyclopédie pour le remanier et l'augmenter, forçant ainsi sa propension à l'inertie, on a :

"Le caractère essentiel des noms, les noms de la langue-sujet, s'attache lui-même à la capacité subjective d'anticiper, par forçage, ce qui aura été véridique, du point d'une vérité supposée".

Je note, je note. Autre citation :

"La croyance est ici l'à-venir sous le nom de vérité. Sa légitimité procède de ce que le nom de l'événement qui a supplémenté la situation d'un multiple paradoxal circule dans les enquêtes comme ce à partir de quoi le vide, être latent et errant de la situation, a été convoqué. Une enquête finie détient donc, de façon à la fois effective et fragmentaire, l'être-en-situation de la situation elle-même. Ce fragment prononce matériellement l'à-venir, car il est, quoique repérable par le savoir, le fragment d'un trajet indiscernable. La croyance est seulement ceci que le hasard des rencontres n'est pas en vain rassemblé par l'opérateur de connexion fidèle [...] En ce sens, le sujet est confiance en lui-même, c'est-à-dire en ce qu'il ne coïncide pas avec la discernabilité après coup de ses résultats fragmentaires".

Tout cela me remplit de joie. Gaya scienza . Même si l'éternité des mathématiques ne sera jamais, ne peut pas être, à la mesure de l'a-temporalité de l'écriture. A moins que l'une ne soit l'autre face de l'autre ? Le prix à payer pour sauver la philosophie sera néanmoins très élevé : la plus grande suture jamais faîte à la pensée discursive, où chaque énoncé dépend de la théorie des ensembles. Dans ce cas-là, il vaut mieux prendre acte de la fin de la philosophie, chose (ou nom, mais cela revient au même) du passé, et se mettre à l'écoute du bon Martin :
Qu'est-ce qui va remplacer la philosophie ? Réponse : la cybernétique. Bon, moi, je prends ça au sérieux. Raison pour laquelle j'admets le pilote. Quand il est en son navire. And what about you, A-L'Un ?

Redéfinir le cadastre de nos vies en dédale, sortir du labyrinthe, qui ne le voudrait pas ? Encore faut-il le vouloir, justement. Et cela relève, en effet, de la décision. Mais l'événement lui-même n'est qu' un résidu de l'histoire, un déchet, un objet @, et en ce sens, il y a encore de l'histoire, malgré tout. Il se passe quelque chose, en douce. Mais qu'il se passe quelque chose ou rien, je ne sais pas ce qui vaut le mieux. Je préfère à vos exigences d'implacables théories substituer le goût neuf d'un irréparable mépris. Par exemple, mes p‚tes, comme la Castraphiore, je les veux al dente. Sinon, je vous envoie le plat dans la gueule. Histoire de se persuader qu'on n'est pas des veaux. Juste des cafards. Avec quelques rêves sublimes. Esclaves, ne maudissons pas la vie.

Une saison en enfer. Morcelée. Chemin long, forêt obscure. Hauts immeubles. Le bruit de fond de la ville. Rumeurs. Ce cher Rimbaud. Plus j'écris ce portrait, et plus je me rends compte que l'éthique, toute l'éthique, la seule et véritable éthique, est dans son œuvre. Elle est son œuvre. En général, les monuments paralysent. Ou bien font radoter. Eh bien, radotez, mes agneaux, radotez. Moi, je file. La laine, la métaphore. Ligne de fuite. A toute allure, parfois. Mais aussi et surtout avec beaucoup de lenteur, de ralentissement. Souvent, je n'arrive à rien. Vraiment à rien. Je me prépare alors au sacrifice, et de saluer le dieu-soleil. Sachons mourir dignement. Saluons le public, stoïque sous le portique, et Bang ! Basta. Qu'on n'en parle plus. Plus rien. Rien. Rien que le rien. Nada. Néant. Ensemble vide.Ø.

Mes yeux se brouillent. Je regarde par la fenêtre, et je devine au loin une chouette, sur la branche d'un arbre. Hou ! Je l'entends, la nuit. Elle, elle connaît. Toutes les formules, anciennes et secrètes, de la Grande Logique. Elle sait le chiffre secret. Elle est pensée, logos, mystère. Insensible aux écrans, au poison qui s'infiltre partout, elle perce de son regard la parole même, l'enveloppe de sa sagesse attique, de son mutisme décidé, calme et profond. Elle reste sur la limite. Jusqu'à la destruction finale, la folie du Dehors.

Me voici à nouveau à ma table de travail, ailleurs. Je continue, ça ne cesse pas. Puis viendra un sommeil qui sera la continuité du texte. Au réveil, un matin blanc océan, les toits humides des maisons sous le ciel opaque, les voitures qui filent, la ville entière comme un poème, une totalité organique sans organes, un corps abstrait mathématisable. Au cœur, le battement de son surgissement et de sa disparition, l'invisible clarté de ma dissolution, passage du maintenant au maintenant, le même. Nul ne saura. Sauf le Seul. Sauf le Nombre.

Rémy Bréau


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