IRONIE numéro 38 - Supplément Les yeux en face des trous ! (épisode 3)
IRONIE
Interrogation Critique et Ludique
Parution et mise à jour irrégulières

> Supplément du numéro 38,
"Les yeux en face des trous !"
(troisième épisode, nouvelle inédite de H. R.)

 

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IRONIE numéro 38, Janvier 1999


LES YEUX EN FACE DES TROUS !
Troisième épisode
(premier épisode dans le supplément 36 d'Ironie,
deuxième épisode dans le supplément 37 d'Ironie)

Le gentilhomme claironnait avec fébrilité. Il venait d’aborder un point qui lui tenait manifestement à cœur. Il inspira lentement et profondément, tout à la fois pour reprendre son souffle, et pour ponctuer sa démonstration de cet argument imparable qu’est le silence :

Pierre-Edouard de La Houssaie qui, à force de parler, finissait par perdre haleine, fit ici une nouvelle pause. Mais cette accalmie fut de courte durée, car un autre homme venait de s’installer au salon, accompagné d’une femme en peignoir. Ce fut aussitôt, pour Pierre-Edouard, le prétexte à satisfaire une fois de plus sa prolixité débordante :

Pierre-Edouard s'interrompit le temps d’éteindre son cigare dans le cendrier. Cette opération, simple pour quiconque, nécessitait d'innombrables complications pour l'aristocrate dont les gestes semblaient répondre à l’exécution d’un véritable cahier des charges de la bienséance.

Pendant ce temps, Jean tentait de décrypter le Sud-Américain dont la fantaisie venait de lui être contée. Il s’agissait d’un homme d’une quarantaine d’années, de complexion athlétique, habillé de manière élégante, les cheveux noirs et épais, le teint hâlé. Au milieu d’un visage qui aurait pu passer pour harmonieux, se dressait, ou plutôt se répandait, un nez qui constituait une atteinte ostensible à la pudeur. Jean ne se souvenait pas, dut-il se rappeler les images du Cyrano de Bergerac de la collection illustrée, les reproductions du Larousse médical en couleurs, ou les photographies du Bestiaire de la disgrâce humaine, avoir déjà aperçu un appendice nasal aussi terrible. C’était un amoncellement de plis de chair flasque duquel se dégageait une ouverture béante, l’autre narine demeurant invisible, cachée sans doute par l’affaissement de celle-ci. Une sorte de suintement permanent s’écoulait de cet antre géant, le frottement de l’air contre les parois de ce gouffre rosâtre devant être incommode au point qu’il faille en lubrifier le conduit à chaque passage. Il y avait quelque chose d’intensément pornographique dans la vision de cet organe qui s’enflait brusquement à chaque aspiration, puis se dégonflait lentement lors de l’expulsion. La sensation obscène et dérangeante d’apercevoir le sexe d’une femme en train d’ingurgiter et de refouler un membre invisible, était inévitable. Jean ne pouvait se débarrasser de l’impression insensée que cet individu, respirant comme tout un chacun, était en train de forniquer.

Tout de go, le bruit d’un marteau contre une cloche se fit entendre. Le chérubin qui avait frappé le premier coup réamorça son mouvement mécanique, et marqua un temps d'arrêt avant de sonner le deuxième, puis réitéra cette gymnastique encore trois fois :

Madame Jiang s'était levée pour faire le service. Elle était précédée de deux jeunes filles qui s'affairaient à disposer, l’une les soucoupes, les tasses et les cuillères, l’autre le sucre et les petits gâteaux. Dès que ses servantes avaient fini ces préparatifs, Madame Jiang s'apprêtait à verser le thé. C'était une grosse théière ornée de dragons peints à l’encre bleue. Elle fit le tour du salon. Chacun avait à présent une tasse de thé, un morceau de cake et un petit sucrier à portée de sa main. Pierre-Edouard n'en finissait plus de multiplier les gestes. Madame Jiang était allée se rasseoir. Son sourire qui excusait tous les dérèglements, qui pardonnait tous les vices, inondait son visage sans âge. Jean, qu’une question obsédait depuis un moment, n’avait pas touché à sa tasse de thé :

L’aristocrate avait le petit doigt levé en l’air, le reste de sa main tenant une cuillère à l’aide de laquelle il mélangeait le sucre et le thé. Le liquide, dans la tasse, formait un petit vortex qui tourbillonnait dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Il tenait la soucoupe de l’autre main, le rebord fermement serré entre l’index et le pouce. Dans cette position, Pierre-Edouard semblait se concentrer, se préparer à une longue annonce, un récit sans commune mesure avec les précédents :

Pierre-Edouard avala une gorgée du breuvage avant de reprendre son exposé :

Pierre-Edouard jeta un regard plein de pitié sur le pauvre homme qui tenait son verre comme un forcené :

Pierre-Edouard venait de perdre le fil de ses idées :

Cette idée de religion apostropha quelques instants l’aristocrate. En avait-il une ? Ses yeux semblaient être à la recherche d’un objet, peut-être un crucifix ou n’importe quel autre détail biblique qui l’aurait rasséréné, lui aurait enlevé le doute qu’il venait d’avoir. Son regard se posa machinalement sur le sein de la nourrice qui était en train d’allaiter le petit jésus, sous l’œil attentif de Henri-François. Pierre-Edouard, apaisé, reprit sa confession :

Jean, abasourdi par le flux d’horreurs qu’il venait d’entendre, fit un signe de la tête, sa bouche étant incapable d’émettre le moindre son. L’aristocrate prit cet acquiescement pour argent comptant :

La figure du dément s’illumina de façon machiavélique. Au fur et à mesure qu’il s’épanchait, une sorte de métamorphose s’opérait. C’était comme si un autre être était en train de prendre possession de celui-là :

Jean fut frappé par l’expression du visage de l’individu. Les traits étaient devenus durs et le regard intense, habité d’une flamme inquiétante. Les joues rebondies, qui traduisaient l’humeur amène et le caractère jovial de l’aristocrate, s’étaient peu à peu creusées et donnaient à présent l’impression de cacher une machoire de bête affamée. Le front, large et dégagé tout à l’heure, pâle et fiévreux maintenant, étaient de ceux qui abritent les pensées les plus noires. Jean, en regardant cet homme, croyait voir par moments une sorte de démon, un diable :

...À SUIVRE...

H. R.


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