IRONIE numéro 99 - [Corps-Texte] 3 & 4

« Une brise légère s'est levée, nous éveillant de notre ivresse – nous écoutons réciter des poèmes jusqu'au milieu de la nuit calme – nos manteaux de toile, suspendus à des lianes – renvoient en taches claires la lumière froide de la lune – nous rions en pensant à notre danse sous les lampions – qui se souviendra avec sympathie de nos chants avinés ? »

[Corps-Texte] 3 & 4

Wake in progress

Lire aussi [Corps-Texte] 1, [Corps-Texte] 2 , [Corps-Texte] 6 et [Corps-Texte] 7 & 8

XXI
24 janvier 2004

Ludique à même le sexe nous courrons nus dans le couloir – après l'étreinte, confidences tout l'après-midi, elle pointe sa croupe et je la prends taureau des danaïdes – maintenant elle rit, elle sous sa douche – je la regarde se préparer à une soirée dansante – nous avons la nudité joyeuse et je veux rester là – être avec sa présence toujours – je te salue beauté pleine de joies, que ton désir soit exhaussé et qu'aux heures de nos vies le plaisir reste entier.

XXII
25 janvier 2004

Il sait s'y prendre en arc-en-ciel de femmes – mixture assouvie aux rainures de l'amour – et elle – on n'avait jamais autant attaqué l'homme libertin et le lâche avec tant de rimes acérées – l'or jeté du supplice dans la langue – cruauté du sable – cantiques des cantiques aux enfers.

XXIII
27 janvier 2004

Le monde planche – en ce moment partout – les bureaucrates en veste Bartleby rédigent, corrigent, raturent, copient, rapportent – c'est l'inspection générale tout azimut qui mazoute le savoir – marée noire d'encre en avalanche stérile – des milliers de copies à cette heure du jour, des mémoires, des rapports, des conclusions, des actes, des projets de loi, des lois, des amendements, des décrets, des articles – le monde planche c'est certain, ça sue dans les rotatives, les ordinateurs sont pleins de caractères qui se perdent dans des fichiers qui se perdent dans des dossiers qui se perdent dans des répertoires qui se perdent dans des disques durs en attendant le hic du crash, la surprise hantise black out de la technique sans raison – l'expiration ma puce de tes tendres ligaments électroniques et l'écran retrouve son neutre d'origine, son rire néant boite – le monde est une maison de papier – le pouvoir carton pâte le sait bien – le papier et sa forme moderne le fichier informatique roulent le monde et révèlent le savoir sous forme de déjections très propres – en tout temps – même l'espace s'est rêvé en papier – cartes – géographie de la sphère – en photographies numériques l'indicible du ciel, ses contrées en explosion très loin d'un temps encore inconnu ou déjà vécu mais vu, deviné mathématique – aujourd'hui les rapports, les commissions d'enquêtes, les espoirs vont vers Mars – le rouge de la guerre – les sirènes spatiales sont sur place – la guerre se rêve en apesanteur – la guerre est une terre à amadouer, à conquérir – on doit aimer la guerre, trouver de l'eau pure en son sous-sol – et en faire un camp retranché d'observation, un mirador galactique, une base géostratégique de surveillance – et ça se vérifie, plus on s'éloigne, plus on voit clair dans le jeu de la sphère bleue – autre angle de vue paranosphérique – nous avons franchi le cap, nous voici dans le paranoptique – la lune et ses satellites ne nous faisaient plus fantasmer – Vénus est décidément trop chaude, gazeuse la salope – chaude et légère, aérienne en vapeur sèche, elle s'y connaît en soleil – alors que Mars, c'est tout un programme publicité science-fiction – tantôt froid, tantôt chaud, girouette absolue guerre et paix eau chaude eau froide – Janus ambigu, il offre une palette de sensations qui conviennent à l'homme de la technique, le mazdaéen primitif, le manichéen branché sur le réseau évasif des informations – la guerre est lunatique – Mars est un mignon Henri III au temps de la reine Margot – une pute armée au sens d'Artaud, une pucelle en armure au sens de Jeanne d'Arc la copine des sanguinaires – la planète rouge sang – une pensée martiale à notre Gilles anti Watteau de Rais le tordu au château du porc qui nique face océan – le monde planche c'est certain en calcul pour trouver des issues mêmes farfelues, savoir où l'on va, prévoir l'impossible – la grande secousse – le monde calcule donc aussi dans les laboratoires en secret, dans les instituts tactiques, les probabilités des actions futures – futurologue astrologue – les causes et les conséquences, les causes sans les conséquences ou l'inverse – une Science disons-le tout de suite Approximative. Nous parions sur l'infini, l'imprévisible, l'incalculable, les tremblements de terre comme ceux du cœur, les éruptions comme les avalanches subites, les rencontres de l'amour et les violences de la révolte – elles se penchent contre les tables en Formica et écrivent le partiel martial, le contrôle des âmes fortes – leurs seins sont bien rangés dans de beaux soutien gorges bon marché – ils effleurent tantôt le bord de la table, tantôt le bas de la copie – les seins des belles étudiantes sont gorgés de savoir – plus tard en succion, elles offrent mères ce savoir en lait maternel au suivant – celles qui tiennent les deux tableaux, circonstances heureuses en volupté. Je suis à la surface du monde et j'enregistre tout – le monde est un théâtre et les songes l'habitent – les héros sont fatigués alors ils abandonnent le jeu aux images, à la télévision, hôpital spectacle des carencés.

XXIV
29 janvier 2004

J'ai eu un frisson hier soir lorsque j'ai entre aperçu dans la mémoire visuelle du monde le véritable intérêt des incendiaires – et quand les symboles d'un Etat constituent les cibles privilégiées des terroristes – les enquêtes qui viennent après sont toujours suspectes, parce qu'il ne faut pas se leurrer, les experts canalisent les effets – le mensonger s'est menti à lui-même alors le faux est tenu pour vrai dans une farandole d'informations sans suc – les démissions et les suicides certifient qu'à un moment donné du processus – d'abord de concertation, ensuite d'intimidation, d'exhortation, pour finir d'étouffement, d'élimination – un maillon de la chaîne s'est senti susceptible, dans un acte puritain ou héroïque c'est selon, de distiller du vrai... En dernière ligne, en pleine surface, rien ne filtre du secret ou bien il est accueilli comme nécessaire, comme diversion salutaire.

XXV
2 février 2004

Le monde au point de son néant a pour but le point de son néant – retour vers la matrice dynamo du zéro pointé – cercle du néant fermé aux entournures bien dans sa chair frontière la membrane contre l'extérieur, l'écorce pauvre, poreuse et peureuse – on redouble voire retriple de méfiance – l'installation au creux du néant se fait sans crier gare presque avec joie tant les conseils en confort se multiplient en accord avec la marche néant des discours et des pratiques techniques... Sans crier gare, le train du néant nous enrôle dans son trajet programmé par quelques aiguilleurs à l'éthique douteuse – alors la critique se ramasse en miettes.

XXVI
3 février 2004

Aujourd'hui le soleil est de brique – je suis en face de l'Abbaye et je pense au magicien d'or à ses secrets de cave laboratoire du croire et à ses trésors enfouis ailleurs jamais on ne saura où – beyond the sea – partout, l'or inventé des fous, le fantasme Midas, l'or envoûte, l'abbé au diable de Rennes-le-Château – caracolent le délire et la foire des hommes, le temps à vide dès lors que l'être se fait avoir pour mieux apparaître en roi de société – je m'endors poudre d'or sur les pistes du luxe – je rêve d'un hors monde, d'un autre sort encore inconnu – good luck ma roue – et cela arrive en splendeurs – alors le corps s'écrit en chants successifs comme si la narration s'était noyée évanouie avait disparue et la vie devient éclats éclairs éclaircies en roulé-boulé en tohu-bohu en sauts périlleux s'attachant au rythme des jours à la danse improvisée des heures.

XXVII
4 février 2004

Très peu de voir beaucoup d'amour, de pensées présentes, de jeux en mémoire – dans tous les bars que j'ai fréquenté, j'ai conclu que le monde était une chanson – que la chanson est trame, base constructible des sociétés – citoyens tu dors, ton monde (guitare électrique) va trop vite (percussions) – fais dodo (micros) douce nuit (contrebasse) – le réveil est à réinventer ! the wake of progress my love.

XXVIII
6 février 2004

Le corps humain se plisse c'est certain c'est une marque de fabrique, un vieillissement naturel disent les plus fatalistes, un défaut de fabrication pour d'autres – les ridules ridicules s'activent avec un sourire, un tic nerveux, une interrogation regard – les femmes dans les carrefours de l'urbain racontent des atrocités – nous assistons bel et bien à une foire aux misères, les tarés aux animaux, les pleurs, les rhumes, les stressés du train-train, les violeurs potentiels – la ville est une horreur fixe toujours en mouvement – leurs cris rentrés est un texte illisible, un brouillage cafouillage du sens, une cohorte de mots mort-nés dans un rot actif de crasse – la logorrhée des assassins.

XXIX
9 février 2004

Avant hier Sémélé au Théâtre des Champs-Elysée – Haendel – Apollon présente au monde l'enfant Dionysos – hier crinière noire dans la nuit entre le café et chez elle, le chat sur mes genoux, la langue en corps et puis trou – violences des accumulations brisures, des affectations crapules, puis envolée – rire enfin – les raclures rôdent un peu partout, les pipelettes jubilent nubiles heureuses et son corps est très rose vrai bonbon sacré sucre – j'ai goûté son alcool et j'ai assisté à sa charge victorieuse, sa voix bizarre de nuit, son corps cachet faisant foi.

XXX
10 février 2004

C'est quoi cet animal ? Un singe, un ange, un diable ? Ce sont des fesses de femmes – ce ne sont pas des enfants – ce sont des adultes – c'est un sanglier qui ressemble à une main – elle a les pieds grecs – mais non c'est un serpent – je ne sais pas ce que c'est mais... c'est un diable déçu, peut-être un chien, un teckel précisément, rampant sans patte – c'est de la paille – un marcassin – ah oui, tu le vois d'une autre manière – c'est un œil – un cerveau – c'est pas elle, elle a un nombril – elle peut pas avoir de nombril, c'est la première – putain t'as raison – ça t'a choqué hein ? – j'ai dis ce que je pensais, j'ai pas de culture moi.

XXXI
11 février 2004

Je me suis retrouvé seul dans un monde rouge – libre sang des anecdotes broyées – j'ai écouté les souffles du soleil, ce jour, face à toi – je me suis donné comme un fruit mûr – les citrons sont la lumière, les fruits éclats du sud avec les oranges – chacun en son sein – puis plus rien – rêve effacé par brises simples échos rebondis de nos vifs après-midi de ville – mais là non – fugue préparée de ton rire – le monde est à la fois burlesque et exécrable – amateurs de freaks et autres fricassées d'horreur, salmigondis de gnomes en souffrance – la beauté des laids se décline pathos gentillesse ou politique drôle – elle se voit sans sourciller la laideur du monde et aucun sociologue n'y a mis sa patte analytique – la beauté sera toujours révolutionnaire et le surréalisme comme agent du laid en peinture n'a pas vraiment renversé la vapeur – proliferation is a virus – la rencontre est une fiction positive un écart dans l'instant, une prise de position imprévue avec le temps d'un autre – il faut regarder l'anxiété comme une araignée traquée, une bague cassée – ne pas s'inquiéter de sa forme, la réduire au moteur, ne pas s'inquiéter du texte, suivre le cœur du corps.

XXXII
18 février 2004

Le monde est malade parce qu'il ne dort plus ou que d'un œil, avec un œil constamment ouvert et inquisiteur – C'est le regard des machines et la vision technique du contrôle – avec ses armadas de médicaments arc-en-ciel béni – oui, vous pouvez dormir, mais sous contrôle, sous chimie ma mie – le dormir fait peur, le rêver encore plus – ils sont le superflu d'un monde en rouages permanents – l'éveil est faux, vécu comme une norme – et la forme, sa doctrine sanitaire, quitte à se doter de dopants – j'appellerai ce diktat : la Fornorme – il faut les voir les martyrs de la Fornorme quand le corps crasse craque et s'étire, quand ils vont jusqu'à l'épuisement via les baskets de leur stock d'adrénaline nageant dans une sueur salle de sport – ils rentrent "vidés" qu'ils disent ces saltimbanques du marketing – il y a des femmes parfois, cadres superbes dynamiques musclées faut pas toucher sinon c'est l'attaque karaté self défense siliconé – les seins sont souvent gonflés à bloc en amont en chirurgie plastique beauté ferme, de véritables obus de séduction factices en explosion plaisir. La peau n'est plus nue – elle sera de moins en moins nue – elle sera habillée – un vêtement sous le vêtement – une tenue correcte et c'est pour cela que le nu s'est démocratisé dans les sociétés marchandes – nous n'avons plus honte de notre nudité parce qu'elle est pensée, fausse, habillée, stylisée. Il est retrouvé ? Quoi ? Le Paradis ersatz. C'est la technique mêlée au corps. Regardez les reins : l'airain des femmes – en permanence nus, à découvert, chute des reins – ceintures de chair, poignets du désir, plissements des yeux – bouffées de cigarette vers la vitre sur la rue – contenance presque abstraite d'une drague réelle – œil par-ci œil par-là – slalom de la posture star.

XXXIII
19 février 2004

Nous avons perdu la secrète nudité, la peau – le moi-peau est une écorce bien mince et là maintenant lorsque l'on se sent nu, même habillé, on se vit en écorché – voyez les écorchés du frère Frago à l'école vétérinaire de Maison-Alfort ou les gravures débonnaires au sadisme précis du bolonais Giulio Bonasone – la peau est clairement un vêtement, une fripe quand elle est usée, avec des taches qu'on ne peut souvent plus enlever, des taches de vin surtout – oui, nous ne savons plus être nu car notre psychisme est écorché, le cerveau en lambeaux, la peur au ventre – seule la nudité vitrine publicité porno puritaine est valable certifiée souhaitable, visible et jugée comme telle – alors qu'elle est l'habit du dégoût généralisé envers l'érotisme – le sourire de l'androgyne est le soleil doucereux de nos sociétés frigides – “faire refaire” : voilà l'axiome – “Ce qui est fait n'est plus à faire” est dépassé – on revisite, on rafistole, on refait ce qui n'est pas à faire, on refait même le faux qui s'institue en vrai dans la refonte planétaire des corps, on refait, on retouche – l'art chirurgical de la folle aux implants était bien un signe Orlando précurseur du délire du refaire pris dans la croyance d'une totale maîtrise sur le corps – le corps ne s'écrit plus, il se reconstruit, se façonne comme un rêve de marbre – je pense alors au bal des artistes à Montparnasse, aux fêtes païennes d'avant la crise du fric – les seins ouverts à la nuit, la musique noire dans les rues, les cafés fous de la danse en ivresse – les nuits sont froides sans la joie des illuminés, des insouciants – Hemingway se mêle aux défilés, les filles rient aux éclats champagne sur les épaules des peintres amoureux : Pascin, Picasso – a moveable feast à réinventer sans fin – qui viendra avec un esprit sûr et un don d'écoute ? Ce seront alors les fiançailles des hommes et des dieux où toute vie est fête – et suspendu pour un moment le chemin inégal. Je revois au café Danton face à la statue oubliée, monsieur Viril en train de faire des plans sur la comète Catastrophe et sa jumelle Apocalypse – il fait partie de ces oiseaux de malheur en retraite dans leur forteresse, Savonarole rampant – corbeaux aux corniches de l'humanité, vieux curés de province, donneurs de leçons de ténèbres : ils ont perdu l'éclat des dieux et gère les martyrs potentiels du monde. Depuis midi jusque dans la minuit et au-delà jusqu'aux lueurs brillantes de l'aube, demeurer le convive lucide du banquet – La narration change de sens – me voici avec Lydie – nous nous apprêtons à partir.

XXXIV
20 février 2004

Le monde est devenu un cauchemar – mais dès que je suis en Italie tout change – alchimie beauté or des yeux – merveille des situations soleils.

XXXV
23 février 2004

Nous nous sommes perdus autour des palais flottants – l'accent s'est délivré d'un coup assouplis de caprices amoureux – et nous avons pris le bateau. Le monde est rempli de bons sentiments pénibles à écouter – il est difficile de trouver le silence, le battement du cœur du texte dans les scories du bruit de fond – la cariole des platitudes prononcées façon sérieuse à la sauce Molière – par moment c'est à pleurer tragique – la connerie comme vase des villes – ne pas faiblir – cueillir ce soir les oranges du jardin.

XXXVI
24 février 2004

Je me suis offert un punching en cuir tant depuis longtemps j'avais envie de danser la boxe – je l'ai surnommé mon ennemi rembourré le “Buste Protestant”, souvenir d'un tableau gestuel de Motherwell – Uppercut vlan sur les côtés et droit direct – et chaque jour, pas très loin de l'appartement, piazza San Stefano, sur la terrasse, au soleil, le matin, à lire – le jour même du pseudo-écroulement de la démocratie médiatico-parlementaire en France, j'étais aussi piazza San Stefano, au soleil, avec Lydie, juste avant de partir pour les îles – nous avons fait une sieste sur l'herbe à Torcello – il ne faut pas se tromper de guerre – la politique est à gagner au-delà, au cœur du plaisir. Pour certains, le monde est en sursis – pour moi, il est jardin d'éternité, oxygène subtil du jeu des choses et des êtres – la plus commune manière de gréver les cœurs de ceux qu'on cotoie, c'est de les entourlouper avec la méchante mort, la sorcière du trou néant. Si je tiens le pari, avec le temps, ayant une prédilection pour l'amour, je serais là pour couronner de façon grandiose et exceptionnelle le plaisir du temps – et je ne vous montrerais pas comme d'autres la lune froide des désolations personnelles, les lits de plaintes en secrètes jouissances – je n'y crois pas – voilà – je crois que c'est une question de croyance – et les terroristes de l'idée souveraine ne chercherons plus à détruire le jeu. Les frasques libres d'une existence assumée en gloire des instants, en panégyrique du je jouis, induieront de soi l'écrasement de l'infâme et l'équarissage de la vertu philosophe. Je suis devant le tableau au Louvre – il embrase tout – un couple de femmes s'enlace au premier plan sur un nuage léger – l'une se caresse sans concession – je me rappelle d'Eve à San Cassiano, à droite de la musique résurrection, de l'orgue soleil des anges : sortir des Limbes avec la même caresse – au-dessus, c'est vapeurs d'illuminations – jaune et rose avec des espaces bleu azur.

XXXVII
25 février 2004

J'ai traversé la ville à toute allure car j'aime saisir d'un trait la géographie de Paris – halte sur les quais tant Paris se comprend au niveau de son lit rythmé en variations – je me suis arrêté chez Jeannette, au cœur du faubourg Saint-Denis pour lire les Mémoires sur Louis XI – je me souviens d'avoir pris un café avec Henriette après une répétition au conservatoire d'art dramatique – nous étions dans l'amour à la saillie du temps. Aux jardins délices, vois le fruit des fendues.

XXXVIII
1 mars 2004

“Vous m'entendez ?” – j'ai assisté à une conférence de Philippe Sollers sur Rimbaud et Nietzsche avec A. dans un amphithéâtre souterrain de la Sorbonne près d'Ulm – il y a un réel plaisir à l'entendre lire et commenter les citations des écrivains en surplomb – Sollers arrive léger, son ton est celui de la confidence, de la complicité, du clin d'œil en humour et sa voix danse aussi, très loin de l'hystérie spectaculaire des suffisants et des haineux. Il s'agit bien d'un lien singulier entre Rimbaud et Nietzsche – Ecce Homo Génie, mères et sœurs, le goût du midi, voyants du je suprême, la mer imprévue des voyages avec le soleil, avec illumination du verbe en alchimie. Il est nécessaire d'écouter Sollers, ce samedi de soleil à deux pas du Luxembourg, sortir de l'hiver, dans ces temps très mornes où le spleen est un habit à la mode – sa voix n'est pas fausse, elle engage la pensée, l'enclenche par pincée d'ironie et de justesse – son discours sur Rimbaud est d'une fraîcheur étincelle, crispe les nerveux, j'en remarque quelques-uns dans la salle, et enrichit les riches. Des oreilles aristocratiques s'imposent pour saisir le goût des textes – et les polémiques envieuses, mallarméenne et wagnérienne, sont vaines et peu glorieuses. Nietzsche et Rimbaud : il faut rester avec ces deux-là – leur corps-texte ayant franchi le gué du temps – souci d'amour, clé de charité, surprises passionnantes de la lecture en retour du même jamais le même. Je me souviens aussi de cette conférence duelle pour les 20 ans d'Art Press à la cinémathèque de Chaillot en 1993, avec Bourdieu – combat d'idées – le sérieux de l'analyse pseudo-objective, c'est-à-dire foncièrement triste, de Bourdieu voulant réduire l'œuvre au contexte social d'une époque – et Sollers en contrepoint ludique, juste lecteur – un passage de l'Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin, un sermon de Maître Eckhart et en chant, écho libertin, un long extrait de Paradis II. L'histoire de ces conférences est essentielle, filmée, archivée, pour plus tard – un anti-théâtre pathos, une comédie en surprise de la pensée libre – “Excusez-moi”. Chacun avec nos armes, nous luttons contre les effets du nihilisme planétaire, nihilisme actif qui a envahit une bonne part du champ de l'écriture et de la pensée.

“La compagnie n'était pas si grande qu'elle était bien choisie. Les uns dansaient, les autres voyaient danser, et les autres, de qui les affaires étaient plus avancées, se promenaient avec leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchait sans se voir. Cela dura jusques au jour, et comme si le ciel eût agi de concert avec moi, l'aurore paru quand les bougies finirent. Cette fête réussit si bien qu'on en manda les particularités partout, et à l'heure qu'il est, on en parle encore avec admiration”.

Lionel Dax
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