IRONIE numéro 106 - Supplément [Corps-Texte] 6

[Corps-Texte] 6

Wake in progress

Lire aussi [Corps-Texte] 1 , [Corps-Texte] 2, [Corps-Texte] 3 & 4 et [Corps-Texte] 7 & 8

XLVI
16 mars 2004

Il y a des moments où l'on attire la foudre – et dans ces cas-là, je ne joue pas le paratonnerre - je suis arbre éclaté de joie et mes bras sont au courant – Édith dans un bus – Valérie au cimetière – Virginie dans une rue – Olga dans un bar – certaines rencontres appellent le récit – Ingres et Picasso.

XLVII
21 mars 2004

Saisons ouvertes des amours, giboulées semences – le corps s'écrit en amours successives – je n'ai pas peur du soupçon de vos envies.

XLVIII
22 mars 2004

Il ne faut pas se tromper de théâtre – regardez Straub et Huillet et vous voyez de suite la chute de la Maison Louvre, la haine rentrée au fond pour ce qu'ils disent aimer au plus haut – oui, cette visite au Louvre participe à cette affectation objective pour la mort, cette étonnante subversion nommée amertume qui transforme un texte ivre, la voix de Cézanne transcrite par Gasquet lors d'une visite particulière au Louvre, en un énoncé d'aigreur – Straub et Huillet se trompent de voix, cascades de malentendus : la voix hachée détruit la joie vraie de Cézanne et son jeu. Je me rappelle de ce que disait cette vieille sorcière de Deleuze aux étudiants de la FEMIS en 1987, lors d'une conférence sur “Qu'est-ce qu'un acte de création ?”, quand il évoque “le grand cycle des éléments chez les Straub” : “Ce qu'on voit, c'est uniquement la terre déserte, mais cette terre déserte est comme lourde de ce qu'il y a en-dessous, et vous me direz, et ce qu'il y a en-dessous, qu'est-ce que c'est ? Ben, c'est justement ce dont la voix nous parle, et c'est comme si la terre se gondolait de ce que la voix nous dit et qui vient prendre place sous la terre, à son heure et en son lieu ; et si la terre et si la voix nous parlent de cadavres, c'est toute la lignée des cadavres qui vient prendre place sous la terre, si bien qu'à ce moment-là, le moindre frémissement de vent sous la terre déserte, sur l'espace vide que vous avez sous vos yeux, sur la terre déserte, prend tout son sens” – chez Cézanne, les tableaux sont vivants, ils vivent encore – chez les Straub, ce sont des cadavres – en zombie stéréo – les Straub retournent la terre et y cherchent une voix d'en-dessous – ils opèrent (opérateurs, opération) une alchimie à l'envers, celle des hargneux – les plans sont morgues, d'une agression toute paysanne qu'ils revendiquent comme suffisante – contre la peinture – on dirait un discours de Bourdieu sur l'Origine du Monde : c'est dire la tristesse du constat, de cet enterrement subventionné par l'Etat, par le Musée et la Télévision, les vrais partenaires des cinéastes d'aujourd'hui. La mort tente de tout gagner, de tout recouvrir par une subjectivité torve masquée par un snobisme de la Forme, soustractive, minimale compacte – aplanissement des singuliers et des révolutionnaires de la peinture - même chose en poésie – tout se ligue contre la beauté, surtout cette objectivité cinématographique où Brecht devient par retournement straubien de sa propre pensée rebelle un bourgeois du ressentiment – le risque ici est celui des avant-gardes en retard, où l'anti-théâtre s'approche à s'y méprendre du pire théâtre possible – la pensée aplatie sur pellicule et rétive à tout rire – j'écarte vos fureurs de mon paysage – je regarde du côté de l'Italie – mon théâtre n'est pas de pleurs – il est éclat, surprise, comedia, il aime en ellipse – “il faut aussi des guerriers ouverts” Artaud.

XLIX
23 mars 2004

J'ai devant moi les Mémoires de Debord et le Tel Quel n°36 (hiver 1969) – je ne sais pas pourquoi, mais ce fragment : “j'espère qu'un vrai révolutionnaire ne me soupçonnera pas d'avoir renoncé ici à signifier par “enseignement” une farce mi-plaisante, une ruse, un subterfuge, ou quelque chose dans ce genre. Je sais que dans un État sérieux et compassé de l'Europe occidentale cette idée aurait provoqué l'horreur ; aucun fonctionnaire qui se respecte n'aurait même consenti à la discuter. Mais j'espère que nous ne sommes pas encore bureaucratisés à ce point et que la discussion de cette idée ne provoque chez nous que de la bonne humeur” tirée d'un article intitulé “Survol/Rapports (Blocs)/Conflit – résumé de l'exposé préliminaire de la première séance du groupe d'études théoriques ouvert par Tel Quel le 16 octobre 1968 (titre de la série : élaboration et transformations du concept de texte)” bizarrement, aujourd'hui, me semble de circonstance.

L
24 mars 2004

La Palombe à midi – j'ai beau lire : “je veux voir mes signes à l'intérieur de mon corps comme dans l'espace et détachés comme des arbres et je les vois sauf lorsque je suis fatigué de tirer et que mon corps se serre d'épuisement par la révolte du matériau qui est et n'est pas un.”, peu de personnes partagent mes goûts et les décors sont figés formatés – je regarde cette serveuse chinoise de biais – à ce moment de la journée, le monde sous notre fuseau horaire s'emplie – et les serveuses sont là, sentinelles du remplissage, observent en silence – les clients s'empiffrent – un travailleur avale plus qu'il ne mâche – sa posture est celle des mangeurs de fèves d'Annibal Carrache, courbé sur son assiette garnie, les yeux rivés aux aliments et la main collée au verre de rouge – il ne se doute pas qu'il mange dans une vitrine ou il s'en fout – oui, il s'en fout plein la panse celui qui se trouve sujet de la consommation, acteur inconscient de la ville, un Murillo ambulant – il prend le temps par moment d'essuyer sa bouche avec une mince serviette de papier. Je me replie présage, à distance du grand plein, un petit coin de la pièce vide où les pantins paraissent fatigués de tout – dans ses milles alvéoles, l'espace tient du temps comprimé – et tous les espaces de nos solitudes passées, les espaces où nous avons aimé, souffert, joui... sont en nous ineffaçables – l'espace de nos expériences dans un temps de dégoût partout – trouver la belle humeur du temps, son lieu lumière – Paris océan – rue Simplon, la nuit est courte – rue du Conservatoire les après-midi sont rares – après le cinéma tout près de l'Opéra Comique la nuit continue – maintenant soleil.

LI
25 mars 2004

La question théâtre est liée au sexe, aux premiers émois et moi aime-moi – à Neufchâtel, masqué amoureux et les filles et les bouches et les rires fusées – la scène d'amour dans l'instant répété en musique et les maquillages du multiple – le choix ouvert des baisers – puis en Avignon avec Saskia en 1988 – l'heure russe avec Raspoutine Eisenstein Vassiliev – le théâtre d'art et la mode Chaillot Vitez pour l'endurance du Soulier – cette nuit d'hôtel dans un temps sans rupture, celui du jeu – la peau est mûre fruit et désir de fruit – raisin vin, caresse du vin en nous et les mots inaudibles de sa langue étrangère, d'un plaisir en formation – Saskia – et Justine, un soir de Kafka, la même année – les lettres à sa fiançiée, fiançailles perpétuelles, son journal, son corps-texte incarné par Michaël L., un soir d'hiver – le reste est champagne sur Seine, longs baisers sur les quais de l'île Saint Louis – le temps d'une ivresse cruciale – et le monde double s'installe en circonvolutions vicieuses – ce que vous lisez n'est pas ce que vous lisez – les mots de passe passent sans crier gare pour qui veut – le jeu espion de la propagande et de la rumeur est une fausse réponse permanente – les militaires sont dans les rues – ils inspectent les recoins, ont des directives louches et précises à la fois – le faciès les interpelle et les bombes ne sont jamais là où ils cherchent – les boîtes à mort se cachent de plus en plus – elles sont surprises stratégies traumas et rien ne semble inverser la tendance danse de mort d'effroi – peut-être les fesses de Lydie... discrétion assurée – authentification vérifiable ? Pas sûr – Perette et le pot au lait de Fragonard : sublimes proses laiteuses, le regard caché, le jupon rouge relevé, les jambes en ciseaux de chair.

LII
30 mars 2004

Danse des doigts sur le clavier – un coup d'œil et ses ongles aux vernis roses pianotent en fièvre de solution – trouver un voyage – partir – bateau rapide vers les îles – avion sans escale – du vif s'il vous plait – Paris donne du bleu aujourd'hui – et la politique rose ou bleue : tout cela est très épineux, très changeant météo fluctuat benedictis – humains breuvages – et puis partout ce mot répété à l'informe : la Réforme – les Réformes – à nouveau la Forme en ré, musiques angoissées du vide politique, d'une démocratie en relais passage du témoin, aux roses, aux bleus. Hier soir autre programme – Rossini a 20 ans – il écrit pour le théâtre San Moïse à Venise des opéras burletta, un acte comique en rapidité instinctive, en virtuosité libre : L'occasione fa il ladro – jeu de travestissements, de fausses identités – et toujours Venise – l'amour, la fête, le quiproquo facile et les imbroglio utiles – il est surtout question de s'amuser et la facilité n'empêche pas l'élégance.


LIII
31 mars 2004

Elle se caresse le cou – elle a la peau blanche des jeunes écolières du nord – son pendentif ne dit rien, bille d'argent – elle est rose en tout point, écharpe gilet rouge à lèvres – elle n'a pas osé emmener son nounours à l'université – la misère de l'université n'est plus à prouver – le désespoir des enseignants, leurs difficultés régnantes, la ruine du savoir à tous les étages – on voit des étudiants accepter des cours de yoga pour les relaxer afin de pouvoir prendre des notes – la dépression de l'enseignant rencontre bel et bien la dépression de l'étudiant – la misère de l'université parle la langue foireuse de la motivation objective – son organisation demande des micros pour les amphis afin que la voix du professeur couvre artificiellement le bavardage incessant et stérile des étudiants – la misère de l'absurde rejoint ici la débilité des propos lors de réunions décourageantes et symptomatiques – certains évoquent la spirale de l'andouille, le gouffre misérable des insuffisances – un enseignant prend la parole et propose sa solution : “il faudrait créer des études de jour pour apprendre une méthodologie générale, une même méthodologie pour toutes les matières.” Ben voyons, tous les mêmes, en rang d'oignons, avec le bâton – discours de la Méthode, la même pour tous, tous ensemble, tous ensemble OUAIS ! La communauté minée des enseignants acquiesse – un vieux mathématicien pour pauvres lance : “C'est bien, mais il faut que ce soit occulte vis-à-vis du Ministère” – les regards sont vides ce soir dans cette salle de banlieue – les cerisiers dehors s'ouvrent au printemps – la théorie n'intéresse plus personne – on forme du personnel pour les structures administratives, des professionnels pour la gestion comptable du monde – le directeur est un commercial de base qui vend ses filières universitaires – les enseignants sont les VRP de la formation, les véritables artisans de la misère du savoir – on parle d'amélioration du travail : “Il faut que les étudiants se vendent aux entreprises, qu'ils sachent communiquer et le port de la cravate pour les hommes paraît obligatoire” – on parle aussi de “stages ouvriers” c'est-à-dire des emplois d'esclaves pour entrer en contact avec le monde de l'entreprise – et les “stages ouvriers” sont fortement conseillés par le corps enseignant – C'est bien sous sa forme larvée le Service du Travail Obligatoire à des fins professionnelles – le STO du spectaculaire intégré pour les pauvres – les préparer au travail mécanique de l'obéissance.

LIV
1 avril 2004

Ce matin, un éclair, une toile de Matisse, une femme en soleil, les seins abricot, une toile de 1906 après son retour de Corse – l'éclat du midi sur la nue surprise – ce midi-ci sur les quais de l'Arsenal, les femmes en tailleur cherchent le soleil, des terrasses lunettes de soleil, un lieu éclairé par le Projecteur – stars de rue, le rose s'expose – mode rose, esprit rose du printemps petite fille culotte – les voitures défilent en robes grises, processions urbaines continuelles. Je suis à la Marina – la mer est une robe secouée de soleil – un vieux pêcheur nous accueille dans sa barque bleue – le vent est frais – nous allons vers le soufre – je bois un café froid à Kos avant le départ – les marins ont les mêmes yeux scintillants des mers, le poisson frais à même les quais.

Lionel Dax

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